Un jour, un poète est entré dans ma vie.

Michel Piccoli à propos d'André de Richaud.

 

*

   Un beau jour, un peintre est entré dans ma vie. À l’improviste, comme je suis en même temps également entré dans la sienne sans prévenir, par la porte grande ouverte de sa peinture, pour une amitié qui dura quarante années. Il est venu mourir à la maison et je lui ai fermé les yeux.

« On ne naît pas peintre, je le suis devenu. Faire connaissance avec un monde à soi bien particulier, oui, ça c’est vrai, c'est une aubaine au départ, mais arriver à peindre cet imaginaire, cela s’apprend comme autre chose : un beau métier parmi tant d’autres ! »
C’est au son de cette déclaration - bien trop simpliste mais péremptoire -, comme martelée à chaud à mes oreilles dès le seuil, que je fus accueilli pour la première fois à l’atelier. Moi qui pourtant n’avais surtout rien demandé, bien pris garde, si timide que j’étais ! Mais peut-être que oui, muettement, au tréfonds, que le peintre ne faisait là, au fond, que répondre ouvertement, de bon cœur, d'enthousiasme, à l’une de ces questions muettes comme, sans toujours nous en apercevoir, nous en portons tous quelques-unes en nous-même.
En tout cas, c’est bien ainsi qu’entre nous tout à commencé : directement dans le vif du sujet !

Mais quelques mois en amont il y eut encore, autre rencontre, cet épisode du jour où je posai pour la première fois les pieds à Montjustin : passé les deux maisons basses à l’entrée du village qui en forment la porte principale, je me suis retrouvé débouchant dans une sorte de cour ouverte avec une autre maison en face comportant, en proue, une terrasse de plein air à l’étage, un méticuleux carré de jardin se trouvant en contrebas à main droite, le Luberon allongé à gauche, animal, étirant ses plis délirants en direction de la Durance.
Là, en sentinelle, un jeune cyprès monte la garde, flanqué de deux rouleaux à fouler le grain reconvertis, debout, intensément immobiles de tout leur poids de pierre vive. Et puis, cul en l’air au bord de cette scène à ciel ouvert, quelques poules cherchent leur pitance alentour d’un tas de bois de chauffage coupé en un mètre, empilé avec soin. Poules à l’écart desquelles, deux autres se disputent vivement un bout de je ne sais quoi sous l’œil amusé d’un chat beige.
Sur tout cela, éternel et quotidien, « le ciel est bleu comme une orange » selon Éluard ou, aussi bien, « un pétale de lin » façon Lucien Henry dans une lettre de prison. Les deux images vont ensemble ce jour-là, s’accordent, se donnent la main tandis qu'il fait silence. Un silence pur, impressionnant, aussi dense que celui qui descend avec elle quand la neige tombe et voltige à gros flocons, si bien qu’on dirait vraiment que là-haut, quelque part dans l’infinie profondeur surencombrée du ciel qui alors n’en est plus un, un Noé endiablé plume des oies géantes.

J’adosse mon squelettique vélo contre le tronc à la rude écorce écailleuse d’un vieux gros mûrier trônant, lui, grand seigneur terrestre, tout de suite à l’entrée, quand une femme âgée, manches courtes mais en longue robe fleurie, sort du petit jardin, une chanson aux lèvres, un bouquet de fleurs à la main, légèrement dansante malgré sa forte corpulence. Une vieille fée ou la mère du peintre ?

Marianna Fiorio

- Bonjour madame, je cherche Serge Fiorio.

- C’est la première porte tout de suite sur votre gauche, cher monsieur. Il n’est pas là, mais entrez donc voir les tableaux !

- Merci bien du renseignement et de l’invite, mais il faut excuser ma réserve, elle m’est naturelle, jamais je n’oserais une chose pareille ; franchement je préfère revenir pour le rencontrer et puis ainsi découvrir, du coup, les œuvres en sa présence. (Ce dont, en vérité, je tremblais déjà d’avance tout entier, comme une feuille !).

- Au-revoir alors ! C’est comme vous voulez ! La prochaine fois, tâchez quand même de téléphoner pour vous assurer que Serge n’est pas parti aux bois conter fleurette. Parfois c’est au marché de Manosque ou de Reillanne qu’il va, jamais bien loin. Faîtes le 0, c’est la cabine. C’est lui qui vous répondra sur fond, peut-être, ça arrive chaque jour, de poule qui vient tout juste de faire l’œuf et nous le fait savoir haut et fort, tant qu'elle peut, à travers la mince cloison de brique. Un œuf nouveau, savez-vous, ça se fête !
Le téléphone ce n’est pas pour moi, j’en ai même peur quand il sonne, aussitôt mon cœur fait des bonds et à chaque fois je crains de tomber à la renverse du haut de mes quatre-vingt-dix ans !
Mon bouquet vous plaît, je vois ! Le voilà, c'est le vôtre !

- Madame ! Quel cadeau ravissant et toutes mes félicitations aussi pour votre âge ! Sachez que votre accueil me fut des plus touchants et que je n'en oublierai pas de sitôt le charme.

Sur ces belles paroles échangées, mais trop timide je l‘ai dit, j’enfourchai sans plus tarder mon vieux Pégase, une main tenant à la fois, serrés ensemble, la poignée du guidon et le bouquet de fleurs.

*

Impromptu 1
Impromptu 2
Impromptu 3
Impromptu 4
Impromptu 5
Impromptu 6

*

 

Boulle