Je préconiserais une vraie distanciation par rapport à deux familles d’esprits : les philosophes qui disent que l’être, ce qu’il y a derrière les choses, n’a pas de sens, ne compte pas, d’une part et, d’autre part, à l’autre bout de l’éventail, je pense aux scientifiques qui considèrent cet être en soi comme scientifiquement connaissable tel qu’il est vraiment au moins en droit et à la limite.
Il me semble que la vérité est finalement entre les deux, qu’il y a une sorte de co-émergence de la conscience humaine d’une part et de la réalité empirique d’autre part. L’une et l’autre émergent du « réel voilé » autrement dit, d’un être (avec un grand E) que par rapport aux choses, on peut aussi appeler le surréel de sorte que malgré l’immense distance entre cet être et nous, nous pouvons espérer, peut-être, que certaines impressions ou intuitions que nous avons nous fassent entrevoir, par analogie, un tout petit peu de ce surréel.

Deviner, mais chacun selon les voies qui lui sont propres. Ce fond des choses, on peut le chercher dans ce que certains mathématiciens appellent le logos, le monde des éternelles vérités mathématiques, on peut aussi le chercher dans les signes, dans les apparences visibles comme le font les peintres figuratifs, ou dans un vécu plus intime comme le font ceux des poètes et des compositeurs que j’aime.
Alors, je dirais que si vous êtes dans cet état d’esprit que je préconise, alors vous avez assez de vie intérieure pour échapper au prestige de la fausse culture frelatée, celle avec laquelle on nous endort, à ces pages entières de grands quotidiens uniquement consacrées à des chanteurs type Nique Ta Mère ou a des gloires du même tabac, aux prétendus grands novateurs qui mettent sous emballage le Pont Neuf  ou l’Arc de Triomphe, à l’effroyable infantilisme télévisuel, bref au tombereau d’insignifiances « tam-tamisées » qu’on nous déverse.
Pour tout vous dire, je crains que Cocteau, Picasso, Jarry et les autres n’aient finalement été que des supernovae de la culture, d’éblouissants feux d’artifice qui ne laissent derrière eux que cendres éparses.

Selon moi, la vraie culture existe encore, foisonne même, mais je pense qu’elle est devenue en grande partie souterraine. Elle est surtout le fait de tous ces anonymes qui jouent de la belle musique dans le privé, qui publient des vers dans de petites revues confidentielles, qui s’efforcent de se trouver eux-mêmes dans une peinture sérieuse, appliquée, intelligente.
Au XV° siècle, les poètes officiels étaient de grands rhétoriqueurs et ces gens me paraissent ressembler à nos actuels esthètes : je les soupçonne d’avoir cru « au nouveau » en soi : ceci est beau parce que ça n’a pas encore été fait et de s’être vraiment torturé l’esprit pour trouver du nouveau. Et tout d’un coup, Du Bellay, Ronsard sont apparus, des poètes tout simples qui pensaient ce qu’ils disaient et étaient de vrais poètes et là, ce fut le vrai renouveau. Alors comme au temps de la Renaissance, les visions du monde sont en train d’évoluer beaucoup et il n’est pas impensable que le miracle se reproduise.