Aujourd'hui, c'est demain et hier qui s'épousent. Demain, c'est hier jeune et hier vieux. Implacable travail des trois Parques, jalouses d'un secret emmêlant les dates et les lieux. Leur tâche à notre sort les laisse indifférentes car on n'en peut rien voir sur l'envers du tissu. Elles travaillent vite et nous paraissent lentes. Et ce que nous cachons s'y brode à notre insu.

Jean Cocteau.

 

   Pour sûr avancé(e) en âge, le ou la propriétaire de ce tableau - sans doute directement acheté, « de la main à la main », dans l'atelier de Montjustin - vient, à n'en pas douter, de casser sa pipe.
Alors, du coup - ainsi va la vie -, quelle aubaine pour ceux qui, dans les jours qui viennent, vont pouvoir tenter leur chance de l'acquérir sous le marteau à la salle des ventes.
Intitulé Sur le marché, ou encore Le marchand drapier (mon titre préféré), ce Fiorio se retrouve en effet aujourd'hui orphelin pour un court laps de temps ; puis il reprendra aussitôt la mission dans le monde pour laquelle il a été créé : faire tout simplement des heureux qui, l'ayant accroché chez eux dans la salle-à-manger, chaque jour s'y mirent et le méditent un moment en leur cœur tout en en faisant, au passage, profiter les amis, les amis des amis et autres connaissances !
Il est vrai qu'à choisir entre maisons et musées pour lieux de vie de sa peinture, Serge a toujours mis - à trois ou quatre exceptions près - tout son poids et tout son plaisir personnel dans ce plateau-ci de la balance. On comprend qu'agissant ainsi il ait fait fuir ou carrément chassé loin de chez lui pas mal de monde, tout en attirant - en même temps, sans forcer - un bien plus grand nombre, sans cesse croissant, de personnes à venir frapper - souvent déjà tout émues rien qu'à l'idée de le rencontrer - à la porte de son atelier !

Perso, cette œuvre pleine à ras-bord d'un subtil autant que latent mystère - si parfaitement d'un certain registre bien à la Fiorio - m'interpelle tant et si bien que je voudrais trouver les mots justes et exacts pour dire tout mon étonnement quoique ne pouvant l'exprimer ici que de façon trop brève, résumé en quelques lignes.

Marché chez Mariette 12 FSur le marché ou encore Le marchand drapier, huile sur toile, 65x81 cm, 1967-69 ?

On peut tenter d'imaginer quelle bonne fortune, un vrai régal, fut à coup sûr la trouvaille d'un tel sujet, prétexte idéal pour le peintre - sous le couvert allégorique de pièces d'étoffe et de tissu, ainsi que d'habits - d'un rare étalage de couleurs en premier plan de son tableau !

Palette peinte

D'ailleurs - autre allégorie horizontale - ne se serait-il pas représenté aussi lui-même de dos, en marchand forain portant chapeau ocre rouge, posté debout à deux pas de son stand pour ainsi mieux " accrocher " familièrement les passants que nous sommes pour lui en regardant son tableau ?
Je l'entends en faire l'article : « Dites, elle est pas belle ma palette aujourd'hui ? Qu'est-ce que vous m'en dites de toutes ces couleurs, messieurs-dames ? Vous plaît, ou pas trop, mon Marchand drapier ?  Fait maison, vous savez ! »

Cependant, le tableau est d'évidence bien plus grave et profond qu'au tout premier abord il n'y paraît par ce qui y est dit-représenté. Comme d'habitude chez Serge, en poupée russe, derrière l'apparent pittoresque de ce que chacun peut se raconter dans le sillage de ce qu'il raconte lui-même, sourd « le véritable sujet du sujet » comme j'aime parfois m'amuser à dire.
Sujet campé cette fois-ci en une scène villageoise déjà bien particulière, du reste à l'écart du reste du marché, de sa foule dense, peinte répandue dans les rues et sur la place, au coude-à-coude, quasi hémorragique. Tellement que chaque maison du village nous paraît d'autant plus intensément vide, de fond en comble, de la cave au grenier, plus que de raison. Toutes désertées dans ce tableau très volontairement peint sans ciel pour, évidement, mieux concentrer et focaliser l'attention sur ce qui est en train de se vivre, d'avoir lieu.
Scène banale, certes, sur un marché, mais traversée par contre tout entière par une lumière inattendue ayant pour effet d'admirables contrastes assez violents, par qui elle se projète sur les matières claires et les visages qui lui servent d'écran. Au contraire de quoi, par exemple, trois des principales fenêtres peintes sur les façades de droite sont restées noires, nocturnes presque, chose rarissime sous le pinceau de Serge : sourdes, muettes, aveugles, comme le sont les traditionnels trois petits singes orientaux de la sagesse qui, on le sait, ne nous veulent ainsi que du bien.
Un fort mystère habite donc la toile sur son devant de scène et y circule, y roule sa bosse et des épaules sans que le peintre ne nous donne le moindre code ou le moindre indice pour commencer à tenter de le décrypter : mystère à vivre. Mystère ambiant, dirai-je, en rien furtif, peint pour cette raison sans doute, dans une lumière assez improbable donc, comme de fin de journée, chant du cygne de la pleine clarté : des tons sourds admirables s'accordant, ceux-là, aux plus lourds tissus peut-être, et des rapports de couleurs de qualité ici assez unique dans toute l'œuvre, en tout cas peu pratiqués.

« Il n'y a de réel dans la musique que l'état où elle laisse l'âme. » écrit Stendhal dans La vie de Rossini. Quel est le commerce des couleurs avec l'âme du peintre - et avec la nôtre au passage ! -, ici, dans Le marchand drapier ? L'âme de chaque couleur y a son mot à dire, ajoute son timbre, sa note, son esprit. Pour cela, pleins pouvoirs sont donnés à chacune par le peintre qui, en retour, se retrouve au centre de toutes, pinceau en main, en chef d'orchestre. Et du coup, dans cette pénombre injustifiée, je le répète, par la logique naturelle, étant d'un autre monde - monde de l'esprit du peintre, monde de l'esprit de sa peinture, monde du monde de la création tout simplement - les tons clairs agissent en grands coups de clairons et de trompettes sacrément printaniers, l'ensemble des couleurs, des tons et des valeurs, étant pareil, lui, à des voix pures, virtuoses, chantant en chœur du Monteverdi, par exemple, chacune selon son propre registre.
D'autre part, regards croisés, regards en biais, en douce, en coin, de loin, de près, créent une relation plus que privilégiée entre les cinq principaux personnages. Relation qui les constelle, en effet, en un dialogue à demi-mot, ténu, tenu secret pour les besoins du tableau.
Qu'est-ce qu'il se joue donc ici en public, à l'air libre ? C'est à se le demander : une part du mystère de vivre parmi les autres, au quotidien ? Une part - qui sait ? - du mystère de peindre, d'ÊTRE peintre par dessus tout - par-dessus le marché ! - et de le vivre au quotidien par la peinture ? Ainsi, peindre parfois comme on va au marché ? Évoquer ici les rues de Balthus ou un Hopper campagnard me frôle un instant l'esprit, sans s'arrêter ! Ceci dit, Serge étant sans peine heureusement plus chaleureux et ingénu qu'Edward. Meilleur peintre surtout, nettement plus sensible et délicat : l'Italie et l'Amérique.

Détail Marché chez Mariette 12 F

Déjà pudique et réservée en son attitude, la marchande de soutien-gorges et de culottes, tient d'une main le col de sa longue stricte robe uniforme fermé et semble ainsi toute résignée à faire le pied de grue sur le pas de sa porte. Par contre, juste au-dessus d'elle, son enseigne, elle, fait des siennes. Bien orthographiée à la Serge, elle vaut vraiment le coup d'œil !

Au sortir de l'adolescence, Serge fut embauché chez un marchand drapier ami de ses parents tenant également boutique de confection, à Taninges. Ce fut là son tout premier emploi pour commencer à gagner son pain, mais il s'y ennuyait si fort que - déjà fragile - tout de suite sa santé s'en ressentit.
C'est alors qu'usant de bon sens le vieux médecin de famille conseilla qu'on fasse intégrer à l'enfant l'équipe de carriers de l'entreprise paternelle pour qu'il s'y fasse des muscles et développe sa personnalité. C'est effectivement à cette rude école de la vie, qu'il devint vite un homme solide, tout à fait à l'aise dans son corps. La passion du dessin et de la peinture se chargeant du reste à mesure que le temps passait.
Sa mère était couturière de métier - appris toute jeune encore, à ...Cavaillon ! -, sa sœur Ida l'apprit également, à Lille, auprès de sa tante Técla, épouse d'Ernest Fiorio et future maman de la solaire Inès dont tous n'en pouvaient plus quand elle apparaissait aux réunions du Contadour, avant-guerre.
Plus tard, Jeanine, sa belle-sœur, fit du tissage à Montjustin.
Tout cela pour dire qu'étoffes et tissus de toutes sortes et de toutes couleurs étant familiers aux Fiorio, il n'est pas étonnant d'en retrouver la présence dans la peinture de Serge qui a le plus souvent bâti et peint son œuvre en miroir fidèle du contenu de sa vie.

Au fait, posons-nous discrètement la question, palpons nous nous-mêmes : de quelle étoffe sommes-nous chacun et chacune, chers amis ?
Car ne serait-ce pas là - en langage de peintre, et analogie verticale cette fois - quelque chose qui est aussi bien en rapport avec la " matière " qu'avec l'esprit du tableau ?
 

 

En lien direct : Sur le marché par François Mangin-Sintès.

 

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De la part de notre ami Gérard Allibert :

 

À propos d'histoire locale, d'exil

... et de l'accueil des réfugiés.

Halte des réfugiés espagnols (1)

Serge Fiorio, Halte des réfugiés espagnols.

 

 Une conférence de Guy Reymond :

La Retirada, les Républicains espagnols dans les Basses-Alpes : d'une histoire familiale à une histoire locale oubliée.

«  Février 39. Près de 2300 réfugiés, en majorité des femmes et des enfants de Républicains espagnols, arrivaient à Digne pour être répartis dans différentes communes du département. Ma grand-mère en hébergea sept. Parti à la recherche d'une histoire familiale, c'est une page oubliée de notre histoire locale que j'ai découvert.  »  G. Reymond

Mardi 7 Novembre - Médiathèque F. Mitterand

Digne les Bains - 18 heures

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Quelques liens sur ce site :

La Halte des réfugiés espagnols

Autre Halte des réfugiés espagnols

Pas Pleurer (Lydie Salvayre)

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