Il y a peu, c'est tout frais encore, mon ami François Mangin-Sintès m'écrivait ceci : « Hier soir, je suis allé voir le tableau de la vente de demain. C'est un comble, pour une fois que Serge vient à Marseille, je ne peux pas être au rendez-vous !
C'est bien Reillanne, on reconnait le grand domaine qu'on voit de Montjustin. Le tableau est propre et bien encadré avec ce qui se faisait de mieux à l'époque, un solide jonc doré et un large passe-partout en tissu grège. C'est dire que le propriétaire l'avait choyé et que le tableau faisait partie de la famille.
Cet(te) inconnu(e) m'émeut à travers le temps : je l'imagine étant du village voisin représenté et monter rendre visite à Serge à Montjustin en son atelier pour le lui commander. Puis, par la suite, l'âge aidant, s'en aller habiter Marseille, près des enfants.
Ce tableau a une âme, et à le regarder on s'aperçoit qu'il a été aimé. Du reste la touche est joyeuse, on sent qu'il est «
bien venu » comme disait Serge. Une belle lumière avec des jaunes et des orangés, tout ce petit monde vit dans l'harmonie d'une belle journée d'été.
À l'époque, Serge datait avec précision la réalisation de ses tableaux. Ici, on lit, 1/09/56. Sa
période ocre, ce paysage en porte les stigmates. Il y aurait un beau travail à faire de classification de ce qui a été peint aux années charnières de 55 à 65. Cela permettrait de mieux comprendre comment sa peinture a évolué vers les paysages que nous connaissons le mieux, ceux de 70 jusqu'aux derniers. Le problème c'est que nous avons peu de tableaux de cette période, de temps en temps l'un d'eux apparaît, pour nous c'est un bonheur de le découvrir et de l'apprécier au passage. »

Tableau cousin de celui Reillanne 37 x 45 cm 1956Reillanne, huile sur isorel, 37x45 cm, 1956.

Et je me dis, de mon côté : oui, le scénario est peut être le suivant, un peu différent, mais aboutissant au même résultat que celui imaginé par François : la mémée a passé l'arme à gauche, puis ce fut au tour du pépé de casser sa pipe. Les enfants doivent faire le partage et il n'y a que ce seul et unique Fiorio dans toute la maison. C'est pourquoi on le décroche de dessus le manteau de la cheminée où il trône depuis des lustres, on l'arrache ainsi de l'aujourd'hui désuète intimité de la maison familiale pour, un peu dépoussiéré, l'emmener au moderne bâtiment de la salle des ventes.
Sans regret, car il n'intéresse personne vraiment. Parce qu'on n'a pas su le voir à vrai dire : « On l'a trop vu ! », comme disent certains. Ou bien à contrecœur, tout simplement parce qu'on est malheureusement « trop juste » par ces temps de crise.

On y reconnaît bien Reillanne, centre de gravité du tableau et « capitale » du « pays des ancêtres » - malgré le titre erroné et trompeur de Forcalquier fourni par le commissaire-priseur sur son annonce rédigée à la va-vite, pour ne pas dire à la diable. À moins que ce soient les enfants eux-mêmes qui aient confondu...
Pourtant, bien caractéristiques en sont les deux bâtiments verticaux - le clocher et les restes d'une tour médiévale - qui se trouvent côte-à-côte au sommet de la colline de St-Denis, l'immémorial patron du village. Et puis le corps massif de la montagne de Lure tel qu'on le voit de Montjustin d'où est peint le tableau, allongé de tout son long presque, au-delà du cultivé, est bien reconnaissable lui aussi à son souple modelé et à la douce mélodie de sa ligne de crête. Un gros long pain roux mordoré.

Période ocre, certes, mais époque héroïque aussi ! « La sécheresse financière a tenu bon encore pendant pas mal d'années ! » se souvenait Serge de ce temps où il fallait aux Fiorio être au four et au moulin, se battre sur tous les fronts et serrer les coudes ferme pour faire face. « Notre force a été de ne laisser aucune place au découragement et, pour cela, d'accompagner notre aventure en ce pays de rires et de chansons ! »

J'aimerais, égoïstement comme d'habitude, apprendre que c'est un ami ou une connaissance qui ramène ce Reillanne chez lui, ainsi on pourrait le voir et le revoir à l'envi, le photographier sous toutes les coutures, pourquoi pas l'exposer un de ces quatre dans une prochaine mostra par là, et qui sait, peut-être à Reillanne même !

Oui, bien caractéristique d'une époque encore difficile à délimiter - sinon qu'approximativement - dans l'œuvre, cette période ocre mérite la plus grande attention.
J'adore ce genre d'œuvre où d'autres, futures, s'y trouvent déjà en germe, parfois prêtes à éclore, et où visiblement Serge apprend encore beaucoup à peindre de lui-même bien qu'il ait déjà fourni plusieurs de ses chefs-d'œuvres !

 

* Période ocre est l'heureuse dénomination inventée par René Duc, un proche du peintre.

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Jacques Ibanès chante Lucien Jacques sur des images Fiorio.

LES RICHES HEURES