Ce qu'on peint nous dépasse. La peinture est maîtresse d'humilité. « Il faut à la fin que le tableau efface l'idée », dit Braque... C'est à cette humilité-là que je pense : celle qui consiste à se rendre compte, mais surtout à accepter, que la peinture nous échappe.

 Claude-Henri Rocquet

 

   Pour qui - au motif que sa peinture est figurative - verrait en Serge un peintre de la réalité, ce qu'il représente serait bien éloigné des puissances du rêve et de celles du monde de la symbolique.
Or, il n'en est rien. En effet, évidemment complices, ces deux-là s'emparent tout naturellement de lui sans jamais qu'il ne s'en défende, tellement heureux d'en être la proie et d'ainsi travailler à rendre sur la toile allégories, mythes et paraboles, sous l'apparence du réel. Cum grano salis, cela va sans dire : tout artiste digne de ce nom puise et exploite mais enrichi aussi, bien à sa façon, les fabuleux trésors de l'inconscient collectif qui, par là, vivent et se renouvellent, s'actualisent sans cesse.

Sa réalité est toujours fantasmée au possible, comme l'est, par exemple, le vaste pays de Haute-Provence qu'il peint inlassablement depuis qu'il est venu y jeter l'ancre - « pour un amarrage définitif » - en 47, sur un formidable coup de foudre séminal reçu « un beau matin » directement des grandes qualités de sa lumière.
Il s'agit d'une haute-Provence intérieure, territoire de l'âme où épanouir à l'aise ses diverses exigeantes dimensions d'être humain et d'artiste, idéal support d'expression, materia prima de tout premier ordre où exercer et faire fructifier ses dons, les mettre à l'épreuve aussi, et en œuvres - au pluriel, c'est le cas de l'écrire.
Vases communicants entre la vie de l'homme et travail du peintre obligent, le portrait d'un tel personnage ne peut être fait qu'à partir du contenu de sa biographie. Une toile après l'autre, c'est ce qu'il réalise lui-même, son œuvre étant une forme particulière de journal fidèle au calendrier de ses jours en lesquels, sublimées, angoisses et hallucinations côtoient les plus riches heures sur un chemin plein d'heureuses surprises qui en font aussi le charme, au sens fort de puissance attractive.

Petit marché 1

Ce Petit marché en haute-Provence n'a-t-il pas des airs d'une scène de théâtre au village qui nous place aux premières loges, spectateurs du spectacle d'un monde ? 1986, 65X54 cm.

Sa haute-Provence est rurale uniquement, campagnarde, peuplée d'arbres, de villages, de bêtes, de gens qui travaillent la terre en un bel équilibre stable, idéal entre eux et la nature, sans domination de la vie sur le rêve, du matériel sur celle de l'esprit, ni nostalgie de la part du peintre lui-même : devant un Fiorio, on assiste en direct sans se préoccuper du temps et du lieu où cela se passe ou se joue. « Le temps n'a point de rives » ici, selon le célèbre titre d'un tableau de Chagall. Cela EST, nous y sommes.
Chaque toile étant plus ou moins imprégnée à cœur d'une même mystérieuse puissance magnétique, entre toutes des plus singulières, il faut le dire, parmi celles de la peinture du vingtième.

« Un rare rêveur qui peint ses rêves en croyant peindre la réalité ». Je ne sais plus à l'instant qui a écrit cela de lui. Anatole Jakovsky peut-être. Voilà, certes, une belle phrase, mais elle n'est pas vraie : Serge savait, se sentait relié.

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Deux liens :

Impromptu 1
Impromptu 2

Impromptu 5.