Aussi subjective que soit ou puisse être une peinture, elle est toujours objectivation de la vie intérieure véhiculée par le métier vers son incarnation dans la matière : sorte d'auto-accouchement, maïeutique de l'esprit en formes et en couleurs, en somme.
C'est ainsi qu'une œuvre après l'autre - et suite à l'alchimique passage, plus ou moins long pour chacune, par la chambre noire - une autre vision interprétative de la réalité que la nôtre se construit, prend vie, et nous est à mesure révélée au grand jour, pour être finalement offerte toute entière en libre partage une fois l'artiste " parti ".

Chez Serge, le processus de création était lent la plupart du temps, parce qu'obéissant, après l'étincelle initiale, et tout le long de son déroulement, à des étapes d'incubation, de maturation, jusqu'au débouché final sur la toile qui exigeait lui-même encore au minimum plusieurs jours de travail pour arriver à son achèvement. La réalisation - toujours très proprement artisanale - du moindre petit tableau lui demandant en effet généralement à elle seule pas moins d'une bonne semaine. Il faut dire qu'une fois la genèse de l'œuvre arrivée à ce stade, Serge ne plaignait pas son temps : quand il était au travail le temps s'en trouvait tout naturellement et simplement aboli.
Ce processus pouvait à l'occasion être rapide aussi, en son avant-dernière étape : quand le tableau lui apparaissait spontanément de façon fulgurante, on peut le dire, par flash de voyance - et parfois plusieurs Fiorio surgissaient alors ensemble, à la file en une même journée ou, plus souvent encore, défilaient en nombre, en diaporama, sous ses paupières closes le soir au coucher, pendant la phase de sommeil hypnagogique qui est interface (de rêve !) entre l'état de veille et celui du sommeil.

À ce sujet, page 67 de son Rêver avec Serge Fiorio, Claude-Henri Rocquet s'interroge et questionne Serge sur ce phénomène étrange dont, peintre, il est à la fois l'acteur et le lieu privilégié :

Citation Rocquet

Les étapes aboutissant à cet étonnant phénomène d'apparence spontané restant inconnues du peintre lui-même, ce grand sensitif. Méditation sans doute, en amont, de tout l'être - corps, âme, esprit - dont le fruit était ouverture sur une - ou des - vision claire et nette, unifiée ? Dans le cas, ne lui restait plus guère qu'à se souvenir et à peindre ! C'est comme cela que je m'explique cette capacité  qu'on pourrait dire para-normale puisqu'on ne sait que très peu d'elle, en tout cas de son fonctionnement.

Tel Henri Michaux - mais lui sous mescaline - qui voyait soudain apparaître « des grappes de visages », « des territoires » et se mettait à les dessiner dare-dare à l'encre de Chine avant qu'ils ne s'évaporent, retournant alors sans doute d'où ils étaient venus.

Pinceaux de Serge 2009

Quelques-uns des pinceaux mis au chômage par le grand âge du peintre. Photo Jacky Michel. 2009.

L'histoire de chaque œuvre prend sa source en des événements extérieurs inspirants, séminaux - rencontre inopinée de masques, vision de paysages dans une certaine lumière, de souches, etc -  tout comme en le simple et, pour lui, tout aussi poissonneux cours quotidien, domestique, familier, de sa vie en tant qu'homme ordinaire vivant à la campagne - bûcheronnage, jardinage, journées de neige, garde et soins du troupeau, etc - ; ce qui fait que cette peinture gorgée de vie est particulièrement apte à parler à chacun dans la sienne propre. Et cela, en retour, constitue une part -  très intime - de son succès.

 

Impromptu 1

 

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Les arcanes de l'arnaque

Franck Lepage - L'art contemporain

Franck Lepage - L'art contemporain  II