Un Nouveau Monde, de l'autre côté de l'Archat

 Qu'on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens,
Sans aucun soin de l'esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir;
Et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères.

B. PASCAL - Divertissement - 1669

*  *  *

   Hé bien voilà. Cette fois nous y sommes. De plain-pied. Ou presque.
C'est, supposément, un prétendu narrateur qui raconte.

Frédéric II se retrouva au pied du hêtre sans savoir et sur les traces de l'homme, derrière le buisson, puis, dans le pré qui montait; des traces nettes, toutes seules, fraîches, dans le brouillard, avec l'espoir de ne pas le rattraper, oh ! non, non ! Et il suivait   (...)
Frédéric II s'accroupit derrière une haie et lui laissa prendre un peu d'avance. Quand il commença à fondre peu à peu dans des paquets de brumes, Frédéric II reprit le pied. Il se dirigeait droit vers le Jocond, comme la fois de Ravanel où Bergues avait suivi, puis abandonné dans le nuage.
Frédéric II savait que, lui, n'abandonnerait pas. A ce moment-là ce n'était pas une question de courage : c'était une question de curiosité (s'il est question de curiosité dans la fascination).
La neige était entièrement vierge; il n'y avait que ces pas tout frais.
L'homme se dirigea très intelligemment vers le bois de Burle. Au bout d'un moment, la lisière de la forêt se mit à noircir le brouillard. L'homme entra dans la forêt.
 

Hiver en forêtHiver en forêt - Huile sur toile - 53x65 cm -  1980

Je ne sais pas vous, mais moi, sur cette toile de Serge Fiorio, ainsi vêtu de rouge, c'est M. V. que je vois. Que j'entrevois plutôt, à moitié dissimulé (on comprend pourquoi), et qui s'avance vers nous. De son pas de promeneur. Tranquille.
Et pourquoi diable, dans ces lieux, et en cette époque - d'où le déjà évoqué prétendu narrateur nous parle - en serait-il autrement ?
Monsieur V. Monsieur Voisin dans la toute première version du manuscrit. Autant dire vous ou moi.
Enfin, peut-être ...
Bon père sans doute. Bon époux en tout cas. On apprendra d'ailleurs bientôt que sa compagne est passée maîtresse dans l'art de la dentelle. Lequel, on le sait, réclame calme. Et tranquillité d'esprit.

Monsieur V. Frédéric II, celui de la scierie sur la route d'Avers. Georges Ravanel. Bergues. Marie Chazottes. Callas Delphin-Jules. Et bientôt Langlois. Et puis Saucisse encore. Mme Tim. Le procureur également.
Tous ceux-là, et tous les autres, y compris le cheval noir qui savait rire, formant la population de ce coin du Trièves, un peu à l'écart des routes.
À l'époque en tout cas. En 43, donc.
(1800, évidemment) croit utile de préciser notre ami narrateur.

Ceci dit, personne n'est complètement obligé de croire à de telles évidences, si ... évidentes, qu'on en arriverait alors presque à se demander : pourquoi donc les établir avec autant de soin ? Mais bon, je ne vais quand même pas me montrer en cette circonstance - admettons qu'elle soit marginale - plus royaliste que le susdit procureur royal !

Quant à Giono (outdoor wear, plus-fours à carreaux; so british) c'est un poil plus tard qu'il viendra fourrer son nez dans les parages. En famille, lui aussi. En toute tranquillité, mêmement. À Tréminis, plus précisément. En tout cas sur ce cliché ... que je viens tout juste de dénicher.

(On se demande toujours quelle pie bienveillante a bien pu déposer le livre, la lettre, la photo que l'on y découvre. De fait, je le concède, je n'ai ici pas d'autre excuse que cet hommage à Lavoisier qui, lorsqu'il n'est pas médecin-légiste chez Fred Vargas, déclarait que rien ne se perdait ... mais que tout était appelé à se transformer. Donc acte. Quoique, présentement, plein de contritions !)

Giono-Tréminis-1939- SCAN-

L'indication (d'origine) portée au crayon à papier au dos de la photo permet néanmoins d'en savoir un peu plus, il y est inscrit :

 Famille Giono à Tréminis 1939

À partir de là les choses deviennent faciles. On reconnaît aisément Élise la maman, et Jean le papa. Pour le complément d'enquête, je m'en remets sans la moindre hésitation aux solides investigations de Pierre Citron :

En août (1939) il est, avec Élise et Sylvie (Aline est chez les Djoukitch), dans le Trièves, à l'hôtel du Mesnil à Château-Bas, un des hameaux qui forment l'ensemble de Tréminis. (Giono - P. Citron - Seuil 1990 - p. 310)

(J'ouvre, pour l'anecdote, une parenthèse ... sur la parenthèse. Les Djoukitch ? Un nom digne de Sophie Rostopchine. Accessoirement Comtesse de Ségur - Ces Djoukitch-là sont alors de proches amis de Giono et de Lucien Jacques. Au cours de ces années, on en retrouve fréquemment trace dans la correspondance de l'un et de l'autre - Ou alors un patronyme de cosaque dans l'armée noire de l'indomptable Nestor Makhno ! Après tout, tout le monde ne peut pas s'appeler ... Ismaël, mettons.)

Sept années vont ensuite s'écouler. Y compris une guerre mondiale. Plus de soixante millions de morts. Et presque cent pages chez Citron l'ancien.

L'annotation est bienveillante, en l'écrivant je songe à Citron le jeune - le même, cinquante ans plus tôt - qui, comme Pierre Magnan, s'éveilla aux dimensions de l'univers quelque part sur le plateau du Contadour. On concevra aisément qu'il existe des géographies moins favorables pour y apercevoir ses premières baleines en plein ciel.

En été 1946, les vacances se passent à Lalley. Les Pelous y sont aussi, et les Giono retrouvent leur amie Édith Berger, qui y vit toujours de sa peinture.

Chevaux à Chichilianne

Édith Berger - Chevaux dans un pré à Chichilianne - Crayolor - 21 x 27 cm

 

Depuis 1939, Giono n'est pas retourné dans le Trièves. De son regard aigu, il regarde vivre les habitants du village, et se décide à y situer son roman (...)
(Celui-ci) est situé dans un village; bien qu'il ne soit pas nommé, on reconnaît Lalley, comme dans Les Vraies Richesses. Mais la « résurrection du pain » est bien loin. Nous sommes en 1843, en hiver, sous la neige, dès le début de l'action; et, tout au long des cinq années qu'elle durera, l'hiver et la neige rythmeront tous les épisodes essentiels.
Autre écart avec l'essai de 1935 : les trois épisodes sont sanglants : ils se terminent par une mort violente (...)

À cet instant de la phrase, je vais y être contraint par la citation ... mais j'aurai quand même réussi jusque-là à tenir en suspens le titre de cette chronique (l'appellation, on le sait, est de son auteur) qui me fascine toujours autant. Ne serait-ce que par son extraordinaire virtuosité. Mais pas uniquement ...

Un roi sans divertissement sera un contre-pied des Vraies Richesses, poursuit Pierre Citron, et rien ne marque mieux la distance que Giono prend avec son œuvre d'avant la guerre.

                                                                                          (Giono - op. cit. pages 402 et 403)

 

 Fin du premier tableau ... si j'ose dire.

 *  *  *

Clamensane OKClamensane - Huile sur toile - 72x92 cm - 1968

Clamensane ! Alors là, fallait oser ! Rien de plus paisible-campagnard et ruralement-anodin que ces quatre syllabes. Dans le pays d'ici, nul (ou presque) n'ignore que lorsque Luc Moullet a songé à délimiter les frontières (quelque peu imaginaires) de sa Terre de la folie, il a tout d'abord commencé par tracer un cercle minutieux pour en exclure ce bourg pacifique aux confins du Sasse et du Vermeil.

Clamensane !  Mens sana in corpore sano. Qui aurait pensé à Clamensane ! 

Qui ? Poser la question c'est en grande partie y répondre. Le sieur Lombard, André de son petit nom, raconte en effet ... quelque part (mais où ?) - j'écris raconte : je devrais dire avoue - combien ils s'étaient amusés en intelligence avec l'auteur de toutes ces toiles (ce jour-là, facétieux pince-sans-rire, il était plutôt Keaton que Chaplin) à trouver à ces dernières des intitulés (mais, peut-être, qu'André s'est un jour contenté de m'en faire la confidence ?) tel le très fameux Golfe de Montjustin par exemple; peu de temps avant de soumettre à Maurin Gibert - l'ami et éditeur à l'enseigne du Poivre d'Âne - l'ensemble de ce magnifique fiorilège, sobrement intitulé Serge Fiorio. Nous étions alors en 1992.

C'est Virgile qui le dit, Fugit irreparabile tempus ...

Poivre d'âne OK

Car, pour moi toujours, et bien qu'à douze ans de distance, inaltérable constance de la maîtresse du logis : le même manteau rouge, le même couvre-chef marron, assorti au même pantalon, ces deux toiles sont jumelles. Ou plutôt photographiées (on se souvient de l'artisan de Taninges) - prises sur le vif - par l'artiste à quelques dizaines de minutes d'intervalle.

Entre-temps M. V. a poursuivi sa marche de promeneur solitaire. Ainsi, en matière de chronologie, le tableau de 1968 (si l'on veut bien accepter d'adopter un instant ce point de vue) succède à celui de 1980. Dans le premier, le marcheur s'avançait vers nous; à présent il s'en éloigne. Toujours prudemment, à demi camouflé derrière un tronc d'arbre opportun. C'est ainsi qu'au cours de ce même entre-temps il nous est passé par le travers. Tout à fait de la même façon que Giono le décrit dans les premières pages de Noé.

Quand M. V. en a eu terminé avec Dorothée, quand il est descendu du hêtre (qui est dans le coin, en face de moi, entre la fenêtre sud et la fenêtre ouest; c’est-à-dire sur cette portion de mur blanc qui sépare les deux fenêtres), en descendant du hêtre, j’ai dit qu’il avait mis le pied dans la neige, près d’un buisson de ronces. Ça, c’est l’histoire écrite. En réalité, il a mis le pied sur mon plancher, à un mètre cinquante de ma table, juste à côté de mon petit poêle à bois. J’ai dit qu’il était parti vers l’Archat. En réalité, il est venu vers moi, il a traversé ma table; ou, plus exactement, sa forme vaporeuse (il marchait droit devant lui sans se soucier de rien, je l’ai dit) sa forme vaporeuse a été traversée par ma table. Il m’a traversé, ou, plus exactement, moi qui ne bougeais pas (ou à peine ce qu’il faut pour écrire) j’ai traversé la forme vaporeuse de M. V. A un moment même, nous avons coïncidé exactement tous les deux ; un instant très court parce qu’il continuait à marcher de son pas et que, moi, j’étais immobile. Néanmoins, pendant cet instant pour court qu’il ait été – j'étais M. V.

Clamensane ! Je n'ai (malheureusement) pas de poêle à bois à proximité de la table sur laquelle j'écris, mais, d'ici, j'entends cependant très distinctement le rire espiègle de M. Serge F. Un Ici sans doute pas si éloigné que cela de Montjustin. Je veux dire à vol d'oiseau. Naturellement.

Pour le final de ce billet, ne reste plus à M. V. qu'à poursuivre sa route paisible vers ce village qui maintenant lui fait face.

L'homme commença à descendre de l'autre côté de l'Archat (...) Frédéric II lui laissa le temps de pénétrer un peu profond (...) Il se déplaçait comme un oiseau ou comme un esprit (Avec son sens primitif du monde, il dira : « Sans toucher terre ») dans un nouveau monde lui aussi (...) Heureux d’une manière extraordinaire à imaginer (c’est trop dire : à connaître instinctivement) que ce nouveau monde était d’un vaste sans limite; semblable à l’archipel d’îles blêmes serties de noir que les rayons de poussière lumineuse avaient fait sortir de l’autre côté de l’Archat (...)
C'est ainsi qu'il tombe tout à coup sur un village dans lequel l'homme est en train d'entrer.

Cette fois, je vous en avais prévenus, nous y sommes. Pour de bon.
Un nouveau monde d'un vaste sans limite. Non loin de Nantucket.
À Chichilianne donc.

Arrivé là, il n'y a forcément plus rien à ajouter.

 

Duo-recto-verso bis

                                                 Gérard A.
à bord de la Goélette L'indien
et le 31 mai 2017