Retrouvé orphelin de date et de signature sur une page volante, ce portrait de Giono au dessin peut néanmoins et sans aucune hésitation être catalogué comme étant de l'époque de Taninges.
Celle durant laquelle Serge et Giono se sont le plus assidûment fréquentés puisque, comme on le sait, l'écrivain séjournait alors - dans les années trente - chaque année en vacances chez son cousin Émile, chef de file de la tribu Fiorio.

Serge le rejoignant de temps à autre chez lui à Manosque, le plus souvent en hiver, saison pendant laquelle, bien sûr à cause du froid savoyard, le travail de la pierre à la carrière paternelle se trouvait considérablement ralenti, parfois même à l'arrêt total.

Dessin de Giono à Taninges

Fervents amoureux de la nature - l'un autant que l'autre - les deux poètes ont effectivement beaucoup randonné et crapahuté ensemble en montagne, autour de Taninges, tout comme dans les collines sèches des environs de Manosque ou sur les rives de la Durance quand Serge trouvait une ou deux fois par an le temps d'y descendre pour un séjour d'une semaine ou deux au Paraïs, dans la famille de l'écrivain où il aimait retrouver aussi son épouse Élise avec qui il avait des atomes crochus et à laquelle il portait une grande affection.

Photo Serge et Elise Giono

Avec Élise au Paraïs. Serge a des airs à Charlot auquel il rendra plus tard hommage dans ses Carnavals.

Élise qui le lui rendait bien en l'accueillant à chaque fois comme si en sa personne elle recevait son propre fils.
C'est d'ailleurs tout en marchant en la compagnie de Giono, à Manosque même, depuis le Paraïs en direction du bureau de poste et débouchant ensemble en haut des Escaliers de la Plaine, que Serge fut à cet endroit-là un beau matin frappé comme par la foudre par la révélation, subite et inattendue, intime, de la qualité proprement extraordinaire de la lumière de haute-Provence. « Très à part » à son regard neuf.
Événement majeur s'il en est dans le déroulement et l'expérimentation de sa quête intérieure qui, hautement séminal, l'amènera de fil en aiguille à vouloir bientôt impérativement venir vivre par ici, sous ce ciel, avec les siens, d'agriculture et d'élevage, et surtout y peindre autant que possible.
À ce moment-là, décisif et fondamental - qui se situe à la sortie immédiate de la dernière guerre - Giono d'abord, puis dans la foulée Lucien Jacques, lui seront tous les deux des alliés de taille : Giono de bon conseil en l'aiguillant vers Montjustin, Lucien Jacques de bon secours en l'y hébergeant tout de suite chez lui sans façon.

Mais revenons sur nos pas, à deux derniers arguments pouvant servir à dater le dessin : au verso de la page se trouvent plusieurs petites esquisses-variantes - au crayon aussi - du plus grand tableau que Serge ait peint, laissé sans titre, et dont le sujet évident est le gionesque accouchement de l'aveugle Clara en pleine forêt dans Le Chant du monde. Roman qui fut publié en 1934, tout de suite à la fin de sa rédaction.
Et la façon systématique dont est traité le feuillage du jeune arbre, à gauche, est caractéristique de ces années hautes-savoyardes - les feuilles semblant, deux par deux, se courir les unes après les autres sur le circuit fermé des branches !

Dessin de Giono à Taninges

Le paysage d'arrière-plan d'où émerge Giono - jeune encore lui aussi, la trentaine à peu près - est comme dessiné "au crochet", juste exprès pour pouvoir, par ce moyen, fortement contraster et donc par là servir d'écran idéal à la surface claire et lisse du personnage en buste au premier plan qui, s'agissant d'un portrait, était bien évidemment ici le principal motif à donc mettre en avant et en valeur d'une façon ou d'une autre.
L'idée de la main retenant les deux pans du col de la veste est heureuse, bienvenue, car en la positionnant ainsi au centre du personnage, plus précisément sur son plexus solaire, Serge exprime là - étant la main droite - son importance, venant tout de suite après la primauté du visage : car elle est en effet celle qui en réalité, ici en douce emblématique, tient aussi et manie chaque jour le porte-plume.

Portraits de Giono

D'ailleurs, sur les deux autres portraits du même - ceux-là tous les deux à la peinture à l'huile, l'un de 34, l'autre de 89 - les mains sont sur chacun bien visibles et y jouent un rôle significatif.

Sur la calme physionomie du visage au paisible regard juvénile - beaux yeux en amande, quasi égyptiens -, la chevelure drue, par contre, presque électrique, suggère mille et une antennes en perpétuelle alerte, aptes et promptes à capter les mystères du monde, leur poésie féconde. Cela, bien que ne soit pas mis explicitement en avant, ni d'aucune façon " cité " l'écrivain en l'homme : il s'agit visiblement du Giono de plein air, de plein vent même - si je puis écrire -, le Giono enthousiaste à vrai dire ! - en compagnie duquel Serge (n'ayant vraiment rien à lui envier question enthousiasme et autres heureuses dispositions, il en déborde aussi !) parcourt le pays à pied en tous sens autour de Taninges, tout en se faisant mutuellement découvrir l'essentiel et le goûtant ensemble, en partage - y puisant aussi chacun à mesure pour en nourrir ensuite leurs œuvres respectives.

Dans Pour saluer Fiorio, je notai, entre autres, sorti tout droit de la bouche même du peintre : « ...j'ai toujours pensé que la vision du Giffre - la rivière au bord de laquelle nous nous sommes beaucoup promenés - l'avait sans doute marqué pour devenir, sous sa plume, le fleuve “qui roule à coups d'épaules à travers la forêt ” au tout début du Chant du monde. C'est une impression que j'ai gardée chaque fois en le relisant, même s'il y a une disproportion énorme, démesurée ! et peut-être à cause d'elle, entre les deux cours d'eau, le réel et l'imaginaire. »

La mise en page est belle, réussie, bien à la Serge, comme elle l'est dans la dizaine de ses autres portraits parmi les plus connus. Ici, elle pèche cependant par le fait que Giono est, à mon humble avis, " tronçonné " trop haut : un peu plus de ses deux bras et de son corps ne serait pas de trop pour la parfaire efficacement. Enfin, il faut tenir compte que ce dessin est seulement une esquisse et il est à parier que si, à partir d'elle, un portrait avait été réalisé sur bois ou sur toile, à l'huile, un tel défaut n'aurait très certainement pas échappé au regard du tout grand peintre que le jeune Serge se trouvait déjà être, et cela rien que par lui-même, en autodidacte, à cette haute époque de sa vie d'artiste.

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Quelques liens :

Les tribulations du premier Portrait de Giono.
Retour sur image, par Gérard Dressay.
Giono et les peintres.

Giono à Taninges 1 : un article du Dauphiné libéré.
Giono à Taninges 2 : un deuxième article du Dauphiné libéré.
La Cérémonie du Cheval.

L'Âne et le Bœuf; le Cerf et la Colombe ! ou Attention chef-duvre ! par Gérard Allibert.
L'accouchement de Clara, l'aveugle du Chant du monde.
Thyde Monnier 1
Le billet de...Thyde Monnier.
Je viens de voir hier des peintures à s'évanouir de joie ! par Gérard Allibert.