Ce qui reste d'une existence, ce sont ces percées de présence sous l'enveloppe factice des biographies.
  
   Ma récente évocation des dernières volontés de Serge parue ici même il y a quatre jours (Derrrnièrrres volontés,1.) m'a évidemment tout de suite remémoré les trois dernières semaines de sa vie, parmi nous : chez nous, à Viens où, selon ses propres mots en rien innocents, il était « venu en vacances ».
Derniers jours, pendant lesquels il nous a encore très volontairement bien fait rire car - n'étant pas angoissé par la mort toute proche et ne souffrant pas, non plus, physiquement - il avait pu garder tout son bel et cher humour intact, prêt à l'emploi.
Aussi, il en usa encore en cette ultime période avec beaucoup de discernement et de justesse selon les jours et les situations ; cela sans jamais l'économiser, y puisant au contraire autant que possible.
Philosophe, il se moqua ainsi de lui-même, ou plutôt de l'état de sa « pauvre carcasse » qui se détériorait sans vergogne un peu plus chaque jour. Je le revois encore, par exemple, une fois rassis dans son fauteuil, applaudissant généreusement aux derniers "exploits" physiques qu'il venait d'accomplir avec notre aide de tous les instants pour faire pas plus, non, pas plus de trois fois le tour de la table à tout petits pas...
Puis, quand sa parole déjà bien affaiblie n'a finalement plus été assez audible et donc compréhensible, Serge s'est alors exprimé par des gestes, des mimiques, des regards, des signes de tête et aussi des grimaces ad hoc. La mise en œuvre de ce nouveau langage créa pourtant alors parfois entre nous tous des devinettes et aussi d'incroyables quiproquos entre lui et nous qui finissaient par nous entraîner, ensemble, dans de formidables et vastes fous-rires qu'aucun, bien sûr, ne cherchait jamais à contenir ! Celui de l'un alimentant même en cours de route celui de l'autre, l'aggravant grandement, comme on l'expérimente souvent en ce genre de circonstances.

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Détail de La Mort du Camarade. Huile sur bois, 81x100 cm, 1950.

Par contre, quand il avait des visites - il en refusa certaines, étonnamment - Serge s'en tenait strictement au rôle tout indiqué par ces mêmes visites : celui de la personne qu'on vient voir une dernière fois - parce qu'on l'aime certes, mais en même temps et peut-être surtout parce que l'on sait que très bientôt elle va mourir ! Et il joua plusieurs fois exactement ce rôle sobre et difficile avec l'aplomb et l'expression nécessaires, redevenant aussitôt lui-même - ressuscitant donc alors en partie, en quelque sorte ! - dès que les personnes avaient tout juste tourné les talons ! Oh, le sacré comédiante !
Il lui arrivait cependant, par moments, de superposer son présent - désœuvré, il faut le dire - avec les riches heures du temps de sa peinture :

- Il faut que j'efface ces traces, là, sur la gauche...

Des traces, Serge ? Quelles traces ?

Ah, oui, c'est vrai que je ne peins plus !

Tout cela ne l'empêcha pas, juste avant de perdre totalement pied sur terre, de se tourner tout entier vers Cimabue, méditant silencieusement son œuvre qu'il revoyait sans doute, et pensant à lui. Ce dont il nous fit part en donnant réponse à ma question mi-sérieuse, mi-taquine, pour laquelle, voulant contrefaire son accent rrrocailleux, je me mis à rouler les r comme, par naturelle habitude, on les roulait si bien chez lui, dans sa famille :

- Alorrrs Serrrge, qu'est-ce qu'on rrraconte ?

Je pense à Cimabue articula-t-il doucement, mais avec effort pour bien prononcer et se faire comprendre. En même temps que le souvenir de son dernier visage de vivant (que, pour me répondre, il tourna à ce moment-là lentement vers le mien), ce furent là, vraiment, ses dernières paroles.

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Un lien : Derrrnièrrres volontés, 1.