Il n'y a qu'une manière aujourd'hui de parler de spiritualité, c'est de l'allier à l'humour, à la poésie, à une philosophie au pied vif. Ce qui est lourd n'a pas d'avenir.  

 

   Je me souviens de ce matin où peu après mon arrivée chez lui de bonne heure, au moment de déguster ensemble le premier café tout frais comme de coutume, Serge me tendit une enveloppe scellée en me disant avec ce qui me parût être, sibyllin, un petit sourire en coin - mysté-rieur - auquel, sur le moment tout juste perceptible, je ne m'attardai pas : « Tiens, voilà ça, ce sont mes derrrnièrrres volontés. C'est à ouvrrrir à mon décès ».

Celui-ci survenant pas plus loin que deux mois plus tard en fin de matinée, j'ouvre cette enveloppe en tout début d'après-midi et en retire une petite feuille de papier orpheline sur laquelle je lis, en tout et pour tout,  écrit de son écriture devenue sur la fin bigrement tremblotante : « Pieds nus et en pyjama, siouplaît ! ». En parfait costume donc - sous nos latitudes en tout cas - du dormeur lambda ou, dans son esprit, je crois, de celui du rêveur impénitent cette fois plongé pour toujours en ses rêves !

Le Rêve

Détail central de Au pays de l'Irréel paru dans l'ouvrage Le rêve et les naïfs Art et Industrie 1981.

Alors, aussitôt, malgré la tristesse ambiante et par-delà l'inévitable chagrin immédiat, je me mets spontanément à rire, mais à rire ! De si bon cœur ! D'un rire qui me fait sacrément grand bien : baume réparateur puissant, cicatrisant, passé sur tant de rouges alarmes, de stress à gogo et d'inquiétudes toutes formes et catégories confondues ; tout cela se trouvant encore bien à vif en moi comme des braises, bien entendu.

Ces quelques mots manuscrits me furent formule de rite de passage, sésame ouvrant à la première étape du deuil, hilarante à vrai dire - mais en rien joyeuse - comme je ne m'y attendais pas, un bien amical coup de fouet salutaire pour ne pas s'arrêter trop " lourdement " sur ce jour-là en chemin. Un rire perçu et expérimenté comme offert en partage, partagé d'avance d'ailleurs ! Quoique gardé secret jusque-là, c'est-dire jusqu'au bout, en réserve, de derrière les fagots ! Ultime affectueuse farce aussi, bien à la Serge !

De plus, d'un autre côté, c'était là de sa part le témoignage écrit authentifiant une acceptation totale de voir arriver et d'appréhender sainement la camarde déjà toute proche, qu'en toute conscience Serge savait s'avancer impitoyablement vers lui alors à grand pas un peu plus chaque jour. Mais dépouillée, donc, de son noir apparat, de tout son théâtral " corpus " mortuaire, envisagée au contraire humaine et naturelle, familière, au lieu qu'insondablement abyssale : partenaire de toujours arrivant au rendez-vous à son heure et prenant à ce moment-là sagement sa juste place réservée : la dernière par nature et de toute éternité.

Pieds nus, Serge l'avait pratiquement été toute sa vie, ne se chaussant qu'à la spartiate. En pleine force de l'âge, ne circulait-il pas carrément pieds nus jusque sur les chaumes aigus des moissons ? Les paysans eux-mêmes se demandant comment ce jeune homme venu leur prêter main-forte ne s'en retrouvait pas les pieds en sang.

Quant au pyjama, superbe ironie des faits, synchronique, à la lettre, il ne fut pas possible d'en trouver, ce jour-là, un de complet dans tout son linge ; je veux dire un pyjama dont le haut et le bas ne soient pas dépareillés : carnavalesque point d'orgue !

*

Un lien : Derrrnièrrrres volontés, suite.

*

 

Répondre si possible au sondage et faire circuler :
La question - Faut-il intensifier l'apprentissage des langues régionales ?

Pour l’instant :

Oui (21991 votants) 52,2 pour 100
Non (20164 réponses) 47,8 pour 100