« Il suffit que je ferme les yeux pour que tout s'éclaire ! »

Serge Fiorio.

   Les mots sont des chiens d'aveugle est un vers du poète Serge Wellens donnant son titre à l'un de ses recueils. Cette analogie explicite, d'entrée, m'a frappé et je lui ai tout de suite reconnu à la fois une grande concision et une belle lucidité.

Chiens d'aveugle pour celui qui lit, certes, mais d'abord, avant tout, encore plus, pour celui qui écrit ; dans quel genre qu'il le fasse et quel que soit son sujet finalement, ou son fil conducteur.

Pour moi qui me suis donné pour mission - en rien chasse gardée ! - et surtout par là offert pour plaisir fort d'entretenir, à ma manière et selon les moyens du bord - dont l'écriture -, la flamme autour de l'œuvre et de la vie de Serge - l'une n'allant pas sans l'autre, comme on le sait -, j'ai trouvé en ce vers une sorte d'heureuse confirmation à l'agréable et libre façon dont je procède moi-même quand je me lance justement à l'aveuglette à tapoter gaillardement de bon matin, parfois la nuit, sur le clavier silencieux de mon ordinateur.

Heureuse invention d'ainsi faire, de « s'y prendre » au jeu, risques compris, usuellement pratiquée par le cher Jean Mogin puisque décrite - et rendue compte, si je puis écrire -  avec beaucoup d'ampleur, d'excellence et d'intuition, dans le court poème prémonitoire et testamentaire intitulé Les mots, la nuit tiré de son recueil Maison partout paru chez Grasset courant 85. C'est-à-dire quelques mois seulement avant sa mort prématurée du 7 avril 86 :

Mog

Oui, les mots sont des chiens d'aveugles, mais pas que. Là-dessus, à ce propos, je suis encore et toujours d'accord avec Claude-Henri Rocquet quand il lançait souvent à la ronde au sujet d'écriture en général, et donc aussi au sujet de celle s'adressant à la peinture plus spécialement : « Il faut laisser venir ». (Ce qui me remémore ce que disait Serge, lui, de l'inspiration picturale : « C'est être là, au travail, disponible, même pour la bagarre ! »). Confiance donc en l'acte en partie autofécond d'écrire, de s'abandonner à l'écriture dans l'autre sens aussi, en un égal mouvement inverse librement consenti parce que complémentaire, au cours duquel le cerveau conscient et directif est là de nouveau mis en veilleuse, le caquet rabattu. Laisser venir et confiance aveugle en les mots, les deux, en effet, me semblent indispensables, nécessaires, fondamentaux, parce qu'intimement liés comme le sont flux et reflux, inspir et expir, avec lesquels celui ou celle qui, ayant métaphoriquement pris « le large », est alors aux prises en « pleine mer » avant de finalement regagner victorieux - dans le meilleur des cas - la terre ferme avec son texte - tous genres confondus - acquis ou pas de haute lutte, avant tout sur soi-même.

Dans Écrire la peinture, Claude-Henri Rocquet confie encore et précise ce qu'écrire Rêver avec Serge Fiorio a produit d'essentiel pour lui et puis de novateur sur - et dans - sa relation et sa pratique avec ses propres écrits sur l'art :

C-H7