Autour et à propos de Lettres de Sicile d’Alice Verlaine-Corbion.

 

Les nuages nagent comme des enveloppes géantes, comme des lettres, que s'enverraient les saisons.

Ismaël Kadaré.

   Tout au long de sa vie, Serge Fiorio a beaucoup écrit aux uns et aux autres pour diverses raisons. À ses très proches amis Paul et Yvonne Geniet surtout, pendant une bonne dizaine d’années, pour leur faire plus particulièrement partager ainsi par courrier ses projets, ses peines et ses enthousiasmes ; leur raconter, souvent par le menu, comment l’aventure de sa vie allait pour lui si bien de pair avec la vie de sa peinture.

De nos jours, l'on ne s'écrit quasi plus pour obtenir et donner des nouvelles, échanger des points de vue ou tout autre, rendre compte ou témoigner de quelque chose. Pour se relier avec le monde - mais, en fait, avec plus grand monde personnellement - quelques articles de journaux nous semblent faire l'affaire et, ou, l'on surfe sur la " toile ".

C'est ainsi que notre volume de connaissances de toutes sortes augmente, certes, mais à proportion de l'appauvrissement grandissant, du diminuendo, de notre propre liberté et de notre propre capacité d'expression, donc de notre épanouissement personnel dans ce partage enrichissant qu’est l’écriture sous ses diverses formes.

Jusqu'où iront nous dans ce sens ? Jusqu'à la catastrophe de l'uniformisation de la pensée ? Cette tragédie nous guette-t-elle ?

Il semble heureusement bien que non, que ce scénario d'un tel désamour coupable n'a pas d'avenir, car - même si elle est encore loin de pouvoir être inversée - cette fâcheuse tendance d'abandon de l'acte d'écrire chez nos contemporains trouve cependant de la résistance, apparente en premier lieu dans les sujets de lecture. En effet, contre vents et marées, reste un solide appétit et une saine curiosité du vécu raconté, c’est indéniable : il est vrai que, dans les bibliothèques et les librairies, témoignages divers, journaux intimes, correspondances - le facteur-poète Jules Mougin, qui a écrit et envoyé des milliers de lettres, est un phénomène du genre ! -, biographies et autobiographies, récits de voyage, rencontrent un bel engouement aujourd'hui. Et de là à prendre ou reprendre la plume, en retrouver le goût pour essayer d'en faire un talent, il n’y a peut-être déjà plus qu’un tout petit pas de plus à franchir pour un nombre croissant de lecteurs. 

Les Lettres de Sicile - qui rentrent à la fois et en partie dans chacun de ces genres - sont celles qui ont justement poussé Alice Verlaine-Corbion à s'exprimer elle-même pour, ce faisant, leur offrir une nouvelle vie  ! Cela n'est-t-il pas déjà magnifique en soi comme processus créatif ?

Ces lettres sont celles de Lucien François et de Lia, son épouse artiste peintre. Lucien est un tout jeune architecte bruxellois ayant signé, plein d’audace, un important contrat de travail avec la Société belge des Tramways de Palerme. Ce pourquoi le couple séjourne dans l’île de 1919 à 21. Leurs innombrables lettres à leurs proches constituent l’assise et la materia prima du livre dans lequel la prose d’Alice Verlaine-Corbion est discrète juste ce qu'il faut pour mettre au mieux en valeur, à mesure, les divers extraits des lettres à qui elle fait la part belle tandis qu'elle en constitue le fil conducteur et aussi finalement l’écrin.

De toute évidence, l’auteur a su choisir les passages les plus fertiles et les plus significatifs en même temps qu'elle a le sens des valeurs - comme en peinture - et des proportions, comme en architecture :  ainsi, s'en servant, on la voit servir avec bonheur de sa propre écriture ces morceaux choisis avec soin dans cette riche correspondance. Elle les explore tantôt comme avec une loupe et tantôt comme avec une longue-vue pour nous faire au mieux profiter de ses découvertes à travers la vie et les réflexions écrites de François, puis du couple vivant, uni, dans un milieu qui n’est pas le sien et que celui-ci observe, décrypte et décrit donc avec autant de curiosité que d'attention.

C’est d’abord Lucien qui s’exprime le plus, puis une fois pris par son travail, Lia prend la relève, poursuivant là en quelque sorte, la rédaction d’une forme de journal de bord passionné et passionnant où les mœurs de l’époque sur l’île se mêlent à l’Histoire et à la vie quotidienne du couple.

Il est question de tout cela, en mélange heureux, agrémenté de photos prises par Lucien et augmenté de dessins, de gravures d’époque. Ainsi, du coup entièrement plongés dans un ailleurs et dans un autre temps, nous pouvons profiter jusqu'aux bienfaits subtils de la lecture de ce livre, au fond assez impressionniste, pour mieux vivre, en retour, l'ici et le maintenant dans les divers degrés de notre propre vie.

Al

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De la part de Jean-François Jung :

Jung