Qui est-il cet homme portraituré en pied ? Le père Béninca ? Mario Bonfanti ? Terzo Patritti ? Secondo ? Scarpa ? Giovanni Storti ? Peut-être encore le fameux Ratata-fleur-d'amour, qui sait ? Il s'agit sans doute, en effet, de l'un d'entre la douzaine d'ouvriers qui forment l'équipe de la carrière à ciel ouvert de Taninges où le jeune Serge travaille de bon cœur de 1924 à 1936.

La plupart sont italiens - piémontais, mais pas que - et leur famille, quand il en ont une, est restée là-bas, al paese. Analphabètes, c'est Serge-le-scribe qui leur tourne les lettres et leur donne connaissance du contenu de celles qui arrivent en retour. Cela, en une parfaite confiance mutuelle qui, sur plus de dix années, ne se démentit jamais.

Comme il faut s'en souvenir, tout au long de cette période d'apprentissages - au pluriel car au sens large - y compris donc dans le domaine particulier de son art, Serge prend notamment grand plaisir à dessiner ses compagnons carriers, à les "saisir" tels qu'ils sont dans leurs attitudes familières, aussi bien en des scènes de travail comme aux heures de repos, aux moments de répit bien mérités. Il se les raconte de son mieux, crayon en main, appuyant plus ou moins tel ou tel trait, selon ce qu'il veut en dire : comme de celui-là qui, pipe au bec, casquette bien mise, main dans les poches (très important, ah le langage des gestes !) et visiblement chaussé « du dimanche », affiche ainsi la dégaine caractéristique de celui qui a campo ; pas contrarié du tout - peut-être même fier intérieurement ou bien un brin ému - que l'ayant choisi pour modèle, l'ami Serge en profite pour l'immortaliser à sa façon, fût-ce dans le décor familier de son modeste et rustique lieu de vie : le baraquement du chantier au confort très rudimentaire.

Un dessin de 1935

Sans masques conventionnels et, pour cela, souvent naturellement pittoresque d'allure en même temps que visiblement doté d'une belle dose d'humanité - se reflétant sur le visage, apparente dans l'expression des yeux - ce genre de personnage est, dessiné par Serge, témoin parlant du milieu ouvrier dans lequel alors il évolue : comme un poisson dans l'eau. Car de tout son être il est solidaire de ces gens-là, leur histoire le touche et il se sent, sinon un des leurs, tout au moins proche d'eux, de leur joies, et prenant part à leurs problèmes quels qu'ils soient. Et puis ils rient ensemble, tellement, et tous aiment tant ça ! Ce qui le pousse - lui le rêveur pourtant impénitent - à les " rendre " fidèlement, avec application, sur les feuilles de ses carnets. Van Gogh fit de même, de grand cœur aussi, avec les mineurs du Borinage que, dans une de ses flambées d'exaltation de foi chrétienne, il s'était même pris - prêtre-ouvrier bien avant la lettre ! - à vouloir évangéliser tout en travaillant tout comme eux, avec eux, à leurs côtés.

Rien de tel chez Serge envers les ouvriers de l'entreprise paternelle, mais, semblables, une belle proximité d'esprit, de cœur, et un partage fraternel quotidien avec ces hommes simples au possible dont, des décennies plus tard, se souvenant bien de chacun précisément, il disait encore, en témoin privilégié, que leur qualité d'être lui paraissait bien supérieure à celle de la moyenne du commun des mortels et surtout à celle de bien des gens de soi-disant beaucoup plus belle extraction et bien plus haut placés - comme on dit ! - dans les degrés de l'échelle sociale. En cette constatation, il se retrouva par ailleurs rejoint par son ami très cher le poète Jean Mogin qui, lui, dans une note écrite à la va-vite sur un morceau de feuille volante, déclarait cependant haut et fort la même chose :

  Billet Mogin

 

J'ai déduit que le dessin de cet ouvrier carrier devait dater de 1935 vu qu'au dos figurent des esquisses de personnages présents à l'accouchement en forêt de Clara, l'aveugle du Chant du monde.

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Un livre

La Grande Fête

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NB : Sept tableaux d'Eugène Martel sont visibles jusqu'en mai au musée Louis Vouland d'Avignon.

INTÉRIEUR - EXTÉRIEUR ...

du 3 décembre 2016 à mai 2017

 ... nous entraîne dans des atmosphères provençales du début du XXe siècle et offre un nouveau regard sur les œuvres de Claude Firmin et Eugène Martel de la collection du musée grâce à des prêts de collectionneurs particuliers. Découvrons aussi la donation Céra (2015), les projets de décors de Chabaud pour la poste d’Avignon (1952), et ceux de la section peintre en décor du patrimoine (2016) de l'École d'Avignon.