C'est là le genre de paysage Fiorio en lequel - daté de 57, pour cela idéal - j'imagine et finis par voir circuler le facteur des Postes Jules Mougin faisant sa tournée à bicyclette aux quatre coins de la commune du Revest-des-Brousses où il vécut de 1941 à 59 : le Gubian, les Boïs, les Bourbons, Valmartine, Pierrefeu, Sylvabelle, tous ces hameaux et ces fermes eurent le bonheur de ses nombreuses visites, quasi quotidiennes.

IMG_1366Jean-Claude Sardou et Aimée Castain s'y accomplirent, eux, dans leur peinture respective, chacun aux prises à leur façon avec les roux de renards, les châtaigniers en fleur, les bancs affleurants du safre, le miel des peupliers sur des ciels variés ! Aimée-la-bergère que Jules encouragea d'emblée fermement après l'avoir "découverte" grâce à une toute première petite gouache modestement exposée chez elle sur le manteau de la cheminée. Cela bien en amont des enthousiasmes de Pierre Martel et puis de ceux de Serge.

Je l'y vois pédaler, sifflotant ou chantonnant (mais pas La Marseillaise !) sur le ruban déroulé des routes et des chemins à fleur de ciel  pour y répandre les bonnes et, alors bien malgré lui, les mauvaises nouvelles, transportant aussi bien graines que remèdes, le tabac de la semaine, une savonnette, deux pains, que sais-je ! Ce faisant parlant aux vents, aux lièvres, aux arbres, aux petits oiseaux à tire-larigot : saint-François d'Assise moderne, en uniforme de facteur ! Humant l'air, le goûtant, le savourant de la narine jusqu'aux talons à chaque coup de pédale, saluant la vie au passage. Et le soleil de la liberté !

La liberté qui lui est chère, si chère à défendre, aussi fragile qu'une flamme encore et toujours toute neuve mais vacillante en permanence dans les coups du sort des vents incessants et traîtres qui participent de la grande comme de la petite histoire de l'aventure humaine. La guerre sans cesse et sans répit quelque part à l'œuvre, aveugle et sourde, cruelle, monstrueusement monstrueuse, démoniaque.

Morts pour emplir les comptes bancaires de ces purs salauds de marchands de canons !  Voilà ce qu'il faut graver une fois pour toutes au fronton de chaque liste de noms sur les monuments aux morts.

En contrepoids, Jules tout entier, corps et âme dans la balance avec ses propres tonnes de lettres, ses milliers de lettres envoyées l'une après l'autre chaque jour aux uns et aux autres pour la mobilisation générale de la paix sur la Terre : « Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies » écrit Montaigne - Essais, I, 26.

Frère de Charlot aussi, le Jules, Charlot lui-même à sa façon : son théâtre de gestes, ses intonations de théâtre, son personnage, ses yeux graves ou malicieusement roucouleurs ; s'exprimant plus fort et plus haut que la moyenne, chuchotant parfois, grondant tout d'un coup, ému jusqu'aux larmes ensuite, si vrai et si frais à la fois.

Jeanne à ses côtés, épouse, sœur, maman, copine. Son alter ego aussi. Vestale et ange gardien. Sa moitié : à eux deux ils ne font qu'un, qu'une seule âme, mais double, dans le genre inséparables.

Jules récoltant des silex taillés qu'il estampille rituellement d'une petite étoile à l'encre de Chine et du nom de lieu précis où la pièce a été trouvée. Il en avait offert des dizaines à son ami-voisin le peintre de Montjustin, des jaunes de Naples particulièrement : couteaux, racloirs, perçoirs, magnifiques pointes de flèche, que Serge prenait sur une étagère de son atelier où il les avait installés, et les caressait un moment en ses mains de temps en temps sans rien dire. Serge qui, comme en échange, avec un brin de malice bien à lui, lui avait déniché un porte-plume de Jean Giono pour lui permettre de réaliser ainsi l'un de ses rêves. Porte-plume qui n'était pas un vrai, mais auquel Jules, en poète, a cru tout de suite, sans l'ombre d'un doute. Peut-être que la soi-disant relique était, du coup, justement plus vraie que si elle avait été authentique comme on l'entend d'habitude : retour aux vérités de l'enfance quand elle s'émerveille d'un rien, les yeux écarquillés. Jules n'avait-il pas lui-même glisser à Lulu, le brocanteur de Forcalquier qui désespérait tant d'arriver à vendre un certain trombone à coulisse, de lui épingler une petite étiquette indiquant, « par exemple », qu'il avait appartenu au grand-père (encore !) de Jean Giono quand il avait été premier trombone dans la Garde Impériale (où celui-ci n'avait carrément jamais mis les pieds) ? Jules " recyclant " ici celui, déjà inventé, des Âmes fortes : « le trombone du pauvre papa ». Grâce à quoi, comme par miracle, ou encore comme par enchantement - la parole des poètes donnant des ailes, c'est bien connu - l'instrument fut vendu le soir même !

Ah, des Jules de cette trempe - poing serré sur lui-même, cœur dilaté à l'infini - je répète ici pour mémoire qu'il n'y en eut bien qu'un seul et unique au monde !

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Je répète ici…
À Jacqueline et Jean Mascaux

Je répète ici que les villages bas-alpins ont des noms sucrés,
veloutés et caressants.
Tenez, Simiane.
Et Soleilhas.
Reillanne, là.
Manosque nous tend sa main.
Il y a de l’oiseau dans Méolans.
J’aimerais écouter Mozart à Valsaintes.
LA FRANCE ENTIÈRE NE POSSÈDE QU’UN PIERREVERT.
Ô, Taulanne, et toi Castellane !
Les Omergues, dites ?
Et Valensole, encore.
Dans votre film murmurez
le nom des villages qui chantent.

Jules MOUGIN, Le Comptable du Ciel, Robert Morel. 1960.

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Quelques liens :

 Notre amie Michèle Ducheny consacre deux pages à Jules Mougin dans son Giono et les peintres.

Elle l'évoque aussi dans la notice sur Louis Trabuc.

Dans les troglodytes de Jules et Jeanne Mougin.

Pages d'écriture par Jules Mougin.

Jules Mougin.

Une dédicace du facteur-poète Jules Mougin.

Jules Mougin. Le billet de Gérard Allibert.

Texte de Bernard Clavel.

Préface de Bernard Clavel et aperçu sur Jules Mougin.

Brochettes des jours de fête.

Une page de Jules, présentée par Gérard Allibert.

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2011, 26 minutes, une vidéo de Bernard Baissat : JULES MOUGIN, hommage.

 

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MUSÉE LOUIS VOULAND

MUSÉE D’ARTS DÉCORATIFS - AVIGNON

INTÉRIEUR - EXTÉRIEUR ...

du 3 décembre 2016 à mai 2017

 ... nous entraîne dans des atmosphères provençales du début du XXe siècle et offre un nouveau regard sur les œuvres de Claude Firmin et Eugène Martel de la collection du musée et de prêts de particuliers. Découvrons aussi la donation Céra (2015), les projets de décors de Chabaud pour la poste d’Avignon (1952), et ceux de la section peintre en décor du patrimoine (2016) de l’Ecole d’Avignon.

Musée Louis Vouland - 17 rue Victor Hugo - 84000 AVIGNON / 04.90.86.03.79 / laure.museevouland@gmail.com Contactez Laure pour obtenir les visuels disponibles / l’actualité du musée est sur facebook / www.vouland.com