Dada et le médiateur culturel

 Deux poètes devisent en attendant de prendre le train, l'un d'eux vient d'acheter un magazine culturel rendant hommage à Dada.

 –  Quand on y pense, cette aventure qui a un siècle et dont on parle toujours. On ne courrait pas après les subventions à cette époque-là.

–  En pleine guerre, l’État avait d'autres priorités.

–  La guerre, cette guerre immonde contre laquelle Tzara et ses amis se sont insurgés. Et avec elle, la société qui l'a enfantée.

–   Et tu voudrais qu'en plus l’État ait subventionné des mouvements qui le contredisaient.

–   De la part de Dada, le simple fait d'accepter aurait complètement invalidé le propos.

–   En réalité, la question ne se posait pas, on ne pouvait envisager les choses comme aujourd'hui.

–   Tu la situerais quand, toi, l'action de l’État en faveur de la culture ?

–   Elle a toujours plus ou moins existé, le soutien des Princes et des Rois aux artistes nous ferait remonter loin dans l'Histoire.

–   Mais l’État lui-même ?

–   Je crois bien que c'est lorsque André Malraux était ministre de la culture qu'ont été créées les Directions Régionales aux Affaires Culturelles.

–   Dans le milieu des années soixante ?

–   Oui, c'est ça, il y a déjà un demi-siècle et depuis ça n'a fait que prospérer et embellir.

–   C'était quoi l'idée de départ au juste ?

–   Il y a eu la création des Maisons de la Culture pour permettre au plus grand nombre d'accéder aux chefs-d’œuvre de l'humanité et la nécessité de créer un personnel pour réaliser l'interface.

–   Des médiateurs.

–  Oui, c'est ça des médiateurs culturels qui allaient faciliter la compréhension des œuvres : peinture, sculpture, littérature, poésie, musique, danse, etc.

–   C'était une bonne idée,

–   Excellente même ! À condition que chacun reste dans son rôle.

–   Tu veux dire quoi ?

–   Je veux dire que la création précède la médiation et que le médiateur ne doit pas se mêler de ce qui ne le regarde pas. Et j'ajouterai même qu'il faut que des années s'écoulent entre la phase de création et la période de médiation.

–   Elle aurait tendance à se raccourcir de plus en plus.

–   Oui car l'Institution culturelle veut aussi interférer dans la création, la stimuler, l'encourager, la financer.

–   Et pour toi ce n'est pas bon ?

–  Une commande de l’État à un artiste qui a fait ses preuves, ne peut pas lui faire de mal. Il s'est déjà construit sa personnalité, son esthétique, il sait où il va.

–    Et pour un jeune artiste ?

–    C'est là que se situe à mon sens le problème ? Sur quels critères ? Pourquoi tel artiste et pas tel autre ? Tu imagines quelque fonctionnaire des Beaux-Arts s'intéresser en 1916 à Dada ?

–    Je les vois plutôt dans une pièce de Courteline. Mais de nos jours c'est différent, il n'y a plus le même écart entre la vie et l'administration. Avec les médias, Internet, on est dans l'interactivité permanente.

–    Ce ne sont que des apparences. Un artiste, reste un artiste et pour le demeurer il doit garder sa capacité de remise en cause du monde dans lequel il vit, comme Dada. Un jeune artiste qui cherche un financement public est déjà dans l'allégeance, le renoncement.

–     D'accord pour les plasticiens, mais pour nous, les poètes ?

–     C'est pareil. Regarde tous ceux que nous connaissons qui se perdent dans des résidences d'écriture.

–     Tu me fais rire.

–   Il vaut mieux en rire. Machin a décroché une résidence dans une ancienne fabrique de casseroles transformée en espace multiculturel et avec des plasticiens, des musiciens, il va être sollicité pour écrire sur les ustensiles de cuisine dans la société de consommation.

–     C'est une bonne idée !

–     Si ça vient de lui, mais pas si c'est une commande. Alors de résidences en résidences, son « œuvre » va être déterminée par les commandes qui lui seront faites. Dans un ancien bordel, il chantera les plaisirs du corps.

–     Et dans une ancienne confiserie, ceux du nougat.

–    Alors viendra le grand moment, celui du terme de la résidence qui se clôturera par un événement où sera lu son travail d'écriture, on dit comme ça.

–     Tu me fais vraiment rire !

–     C'est là que le médiateur intervient, c'est lui qui va concevoir, préparer, mettre en scène l'événement.

–     Je ne vois plus trop le rapport avec l'idée de Malraux.

–     Il n'y en a plus, on a basculé dans le concept, le spectacle. Le médiateur doit exister aussi, il ne peut se contenter d'être au service de l'art et de l'artiste. Il faut qu'il se distingue, qu'il s'affirme. Il a ses propres ambitions.

–     Alors ça donne quoi ?

–     Ça peut donner le meilleur comme le pire. Tout dépend du médiateur. Si son ego est surdimensionné, tu vas te voir embringué dans des configurations assez comiques. Tu peux te retrouver dans une montgolfière à jeter tes poèmes au dessus d'un public - je ne dis pas une foule - curieux de l'attraction. Tu peux aussi longer les berges d'un canal dans une péniche et t'arrêter à chaque écluse pour une lecture. Tu peux...

–      Ce n'est pas seulement des fins de résidences dont tu parles ici ?

–      Non, plutôt de tous les raffinements qui ont été mis sur pied pour que nous puissions dire nos textes.

–      Et ça ne te convient pas.

–     Pas vraiment non ! Tu vois, je crois que les poètes doivent garder la maîtrise de tout ce qu'ils font, de tout ce qu'ils veulent, de tout ce qu'ils ont à dire et de la manière dont ils vont le dire. Ils ne peuvent accepter d'être satellisés, pour ne pas dire instrumentalisés. Qu'ont-ils à gagner en retour ? Leur nom sur un programme ?

–     Oui, mais ces événements ne représentent qu'une part infime de leur trajectoire.

–     J'aurais aimé le croire mais je me suis aperçu que peu à peu toutes ces médiations sont devenues l'axe principal autour duquel s'est organisée la vie de nombreux poètes, allant même jusqu'à orienter leur écriture.  

–     À ce point ? Alors : « Vive Dada » !

Le train arriva mais les deux poètes ne purent continuer la discussion tant il était bondé. Ils faisaient ce trajet tous les jours pour se rendre à la bibliothèque où ils travaillaient. C'est de cet emploi qu'ils pensaient pouvoir tirer leur liberté d'écrire la poésie qui leur tenait à cœur.

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Poète et éditeur, Jean-Luc Pouliquen anime le blog L'oiseau de feu du Garlaban