Il y a trois années dans la vie de Serge - de 1936 à 1939 - où, ayant quitté l'exercice quotidien du dur travail de la pierre au sein de l'équipe des carriers de l'entreprise paternelle, celui-ci est installé photographe à Taninges. Et la douzaine d'années passées à la carrière se clôt, côté peinture, sur le magistral Portrait de mon père réalisé en 1936 qui en constitue en quelque sorte la fervente icône récapitulative, aussi bien que l'ex-voto laïque - quoique la courbe bien affirmée d'un large chemin conduise de façon très directe à une petite chapelle du coin bien caractéristique, mais peinte ici pareille à une cabane d'ermite, lointaine, à laquelle sied, couleur de sable chaud, un paysage quasi désertique - ici résurgent de chez lequel parmi les purs primitifs italiens ? 

Le portrait de mon père

Passons sur le fait qu'il ne gagne alors pas grand chose et qu'il ne dispose, non plus - contrairement à ce qu'il espérait selon ses propres calculs - guère plus de temps à consacrer à sa peinture que lorsqu'il était ouvrier. Attachons-nous plutôt, cette fois-ci, à une troisième de ses activités qui est celle de se livrer à la photographie pour son pur et bon plaisir personnel, sans souci de rentabilité financière. Randonneur dans l'âme depuis ses premières virées dans les bois à la cueillette de champignons ou de fleurs sauvages, impénitent depuis l'adolescence, les grandes courses en montagne sont elles aussi pour lui l'occasion d'émerveillements sans cesse renouvelés en pleine nature qui lui sont autant de bains de jouvence intérieurs : nature avec laquelle, par nature, il se trouve au diapason, sachant la voir, l'entendre, s'en faire l'interprète et l'ami comme pas un. Cela, jusqu'en ses latents mystères qui tout d'abord sollicitent fort son imaginaire puis, très vite, dans la joie, ou en des teintes plus sourdes parfois, le nourrissent et l'abreuvent, fortifiant par là en même temps, sans cesse, un grand nombre de ses intuitions majeures et de ses perceptions du moment. Toutes choses dont il ne laissera rien perdre, les faisant passer - sans aucun détour par l'intellect - assez directement dans son travail de peintre par le truchement duquel - de la main à la main, a-t-on envie d'écrire - elles fructifieront encore plus intemporellement de cette autre façon alors parfaitement artistique.

Photo arbre enneigé de Serge

Bien qu'à l'époque lourds à trimballer, l'appareil photographique et tout son saint-frusquin lui sont d'efficaces serviteurs pour fixer ces visions et ces enchantements vécus à ciel ouvert. Soit seul à seul avec un arbre devenu fantastique sous sa charge de neige, face à la chaude atmosphère familiale d'une nichée de chouettes, etc, ou communautairement, au sein d'un groupe d'amis plus ou moins bien entraînés à la marche et au ski. La photo lui permet de mieux garder en mémoire tous ces moments forts et surtout de pouvoir en partager une image saisie au passage pour que celle-ci profite à d'autres en circulant ensuite dans le cercle de son entourage, récit circonstancié souvent à l'appui. Ce dernier faisant ainsi état, lui, de l'enthousiasme d'un être au regard beaucoup plus qu'attentif.

Le peintre a de toute évidence beaucoup appris dans et par la nature, à son contact direct - nettement plus que chez les autres peintres dont, tout au long de sa vie, il n'a pas fréquenté les ateliers, guère plus les expositions et les musées - en a précocement tiré et mis en pratique maintes leçons qu'il a, par sagesse et lucidité, estimées profitables à son art de peindre naturellement accordé à un certain art de vivre; les deux, très tôt, dès le début de sa carrière, ne faisant qu'un au bout du compte.

Une telle initiation - comment appeler cela autrement ? - est chose de plus en plus rare de nos jours : le soi-disant artiste "contemporain" tuant d'entrée père et mère n'a plus ensuite - pris à ce piège stérilisant - d'autre choix que celui, malheureux, de faire "coller" - donc de soumettre - sa production à celle de telle ou telle génération spontanée issue en fait de l'esprit des marchands du temple qui, via les foires et les galeries, en inondent le marché.

Aussi, c'est là un vœu qui m'est cher : vivement demain que le vent tourne et que la colombe de la création puisse de nouveau venir nicher d'elle-même tout en haut dans les esprits !

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En rapport avec cet article :

Chapelle du Portrait de mon père

Serge photographe et Une autre photo de neige

 

De la part de l'Association des Amis de Lanza del Vasto : contact@lanzadelvasto.fr

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