Je vais tout bientôt emmener un couple de nouveaux amis - ainsi que de la peinture de Serge - visiter Montjustin. Je vais y avoir la triple casquette de guide, de témoin et d'interprète pour une après-midi car, s'y étant rendus au moins deux ou trois fois à la file ces temps derniers, ils déplorent se casser bien-un peu-beaucoup-trop-souvent le nez sur ce qu'ils y voient mais aussi y devinent.

Selon leurs dires, tout et chaque chose s'avancent vers eux au passage, voudraient leur parler, les atteindre d'une façon ou d'une autre, mais n'y parviennent que trop vaguement. Ce qui fait que tous les deux maintenant s'impatientent, ne voulant guère tarder davantage à mieux connaître " l'histoire ", reconnaître et ressentir à travers elle la qualité de la chaleur jadis rayonnante de ce foyer de poésie vivante dont à peine quelques échos furtifs, ici et là résurgents, ont pourtant suffi à les mettre tous deux sur la piste, les y rendre, autant l'un que l'autre, sensibles et attentifs. Cela sans compter avec l'enchantement d'un Fiorio de haute époque récemment acquis de haute lutte. L'aura de cette flamme montjustine, qu'en quelque sorte ils nourrissent et attisent ainsi d'eux-mêmes grâce à une curiosité commune peu commune, les aimante par-delà le temps écoulé sans que toutefois ils ne rencontrent jamais grand monde in situ pour seulement l'évoquer - car presque toutes et tous ayant joué un rôle, si minime soit-il, dans cette aventure - non pas simplement reconduite mais longtemps renouvelée - sont l'un après l'autre partis s'allonger côte à côte au bon soleil sur le flanc de la colline d'en face, celle du tout petit jardin-cimetière en pleine nature où, comme on a coutume de le dire, désormais « ils reposent ».

Tout feu tout flamme dans une lettre à son amie Yvonne Geniet, Serge claironne : « L'important est que la vie soit de la poésie en action ! » Le concernant, ce n'était pas du tout là une parole en l'air, il s'y définit lui-même tout entier en une seule phrase mise en perpétuelle application tout au long de sa longue vie. Ce pourrait même être là la devise emblématique du village, à l'époque, celle qui se situe entre l'arrivée de Lucien Jacques en 45 et le décès de Serge en 2011 : 66 années pleines à ras-bord.

Ayant pour ma part pris le train en marche, en 1971, que vais-je donc pouvoir leur dire à ces deux amis, leur raconter, leur suggérer, leur traduire, aujourd'hui que Montjustin est maintenant devenu pour moi un souvenir d'enfance, un rêve que j'y ai vécu, un conte où aujourd'hui le fil du réel est intimement entrelacé, forcément, à celui de l'imaginaire, un songe presque, quelque chose de ce genre ? Heureusement, j'ai une autre déclaration, du même Serge, à mon entière disposition. Et celle-là a bien, à mes yeux en tout cas, des qualités d'une formule magique : « Ceux qui ne sont pas un brin poète sont tous des menteurs ! » Je leur parlerai donc sur ce ton là de vérité, en mélange, à cheval sur ces deux déclarations du peintre qui, lui, vécu ici d'un seul trait 64 années. Car il est vrai qu'avec le temps exactitudes et précisions s'émoussent, se délitent, le tout s'opacifie un peu au lieu, comme on le croit, de se décanter. Ce n'est, bien évidemment, que pour prendre d'autres dimensions, s'adapter au présent à mesure pour survivre au passé. Donc, inutile de " partir après " en regardant uniquement dans le rétroviseur ! C'est que le temps, le temps qu'on ne voit pas passer et repasser, use et rabote, déforme, aplatit, aplanit; crée autant de fausses certitudes que de vrais mensonges, en bonne et due forme, pour peu que l'esprit se mette un tant soit peu à gambader.

Sûr et certain, chemin faisant dans Montjustin, je vais leur rabattre les oreilles avec - Lucienne et Jean Mogin ne faisant qu'un - Lucien et Serge qui pour moi en sont en fait, et pour toujours incontournables, les trois grandes figures !

 

La visite guidée, 2