Au souvenir vivant de Philippe Cottenceau, 3 septembre 1957 - 30 octobre 2006.

   Derrière la nerveuse trotteuse en talons aiguille des montres, derrière le tic tac, lui plus lent et pour cela plus maternel des horloges, par-delà les chiffres des calendriers papier, mécaniques ou électroniques, est un autre temps, d'un autre ordre, peut-être en creux, ou parallèle, en tout cas le plus poétique au sens véritable du terme : celui où l'on peut toujours rejoindre les autres quelque part, une multitude de gens et de choses, de situations - cela, quel temps qu'il fasse au-dehors, et pour cause - par des raccourcis qui s'apparentent au rêve éveillé, à la rêverie, nocturne ou pas, autant qu'à la plus pure des transes médiumniques qui soit. Les romanciers y rencontrent certains de leurs personnages, les y trouvent tels quels, prêts pour l'aventure de l'écriture qui, du coup, leur tissera sur mesure un destin adéquat. Des amis lointains dans l'espace, ou bien même morts, fraîchement décédés d'hier ou depuis déjà des lustres sont là, revivent sans que nous ayons, nous, à clore un tant soit peu les paupières pour les voir apparaître sur l'écran intérieur. Nous y dialoguons avec eux comme si de rien était, comme si un certain temps n'existait pas plus que l'instant furtif, également dissous en une sorte de présent éternel avec lequel nous sommes alors de plain-pied, en direct. Passe-muraille en le domaine, Lucienne Desnoues m'avait confié, vers la fin de sa vie, qu'elle se rendait souvent en pensée à deux pas de chez elle, chez sa voisine Ida, l'affable sœur de Serge, qui était alors pourtant morte depuis près d'une décennie et sa maison occupée, depuis, par quelqu'un d'autre ! Mais laquelle des deux revenait-elle vers l'autre pour passer encore quelques bons moments ensemble ? On peut aussi se le demander.

Ce temps peu ordinaire ne serait-il pas plutôt un lieu ? Un lieu qui serait l'envers, la doublure, ou encore - pourquoi pas ? - les coulisses du temps réel, ses archives où, enroulés sur eux-mêmes et toujours consultables, s'entassent jour après jour les volumens de notre histoire ?

Intérieur scan

Ainsi, c'est dans son atelier que, le plus souvent sans le vouloir expressément, je retrouve Serge comme par enchantement. Il est là, il y est encore ! Ou bien je le rejoins dans les allées de son jardin, assis à l'ombre du vieux mûrier, sous l'aubépine en fleur pleine d'abeilles de La Pégasière ou nous palabrons à perte de vue jusqu'à ce que le soir tombe et que les métallurgies du couchant lentement s'éteignent, comme d'habitude. En ses tableaux, bien sûr, que je le vois peindre à volonté et, comme hier, en direct, avec acuité.  Lui disait que, souvent, le tableau venait directement à sa rencontre, il le "voyait" s'avancer, sortant des limbes presque tout seul. Parfois c'était par flash et il constatait : « Ça y est, celui-là je n'ai plus qu'à le peindre ! ». Et effectivement il le peignait, modifiant peu. Aussi aurait-il pu faire sienne cette déclaration de Bachelard qui, j'en suis sûr à peu près, aurait été heureux de le connaître, et sa peinture itou : « Quand je suis seul, nous sommes deux ».

L'atelier en est un aussi de jardin, et il n'y a pas de barrière entre l'un et l'autre : jardins fructueux au même titre, au fond, l'un à ras du sol bien sûr, au ras des pâquerettes, et l'autre sous les toits, celui-là à fleur de ciel ; l'un prenant le relais de l'autre dans le quotidien, y remettant, chacun, diverses pendules à l'heure. Fruits des quatre saisons et de l'imaginaire confondus, ne faisant plus qu'un, à force.

Tant de choses se dissipent en nous, se dissolvent, s'évaporent d'elles-mêmes, et tant d'autres nous reviennent en force, s'échouent ou s'engendrent par vagues successives incessantes sur la plage de sable fin, de galets ou de roches dures que, selon les jours, nous incarnons.

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Fête de la gravure sur bois 22-23 octobre à Forcalquier : Gravure_Forcal

Et, de Bernard Baissat : .... le film Aux quatre coin-coins du Canard est en accès libre sur mon blog à l'adresse : http://bbernard.canalblog.com/archives/2013/01/05