Un peintre du sud de la France

Monjustin et Serge Fiorio par Hubert Fichte

Traduit de l'allemand par Pierre Schwob

   Serge Fiorio est influencé (comme peu d'artistes peintres de notre époque) par les paysages qui l'entourent. En l'espace de douze ans, il ne les aura quittés que pour quelques jours. Afin de comprendre Serge Fiorio et son œuvre, il est nécessaire de connaître le lieu où il travaille : Montjustin se trouve entre Aix et Manosque – entre Jean Giono et Paul Cézanne. Comme la mer a formé les collines et les vallées, on y trouve des dents de requin et d'énormes escargots de mer dans les strates rocheuses. Une civilisation primitive montait des cabanes de pierre et aiguisait des couteaux et des coins de porphyre vert. Les Romains construisirent des acqueducs, des ponts et des voies militaires. Des moines et des pèlerins s'installèrent sur les sanctuaires d'Hermès et d'Aphrodite. Ils bâtirent dans la pierre les voûtes de leurs cloîtres et les caveaux de leurs tombes. Les bâtisseurs quittèrent le sud pour le nord, puis revinrent dans le sud. Sur leur chemin, s'érigèrent les cathédrales romanes. Monjustin obtint alors une solide petite église de village qui, en plus du château, permit aux paysans des vallées, de trouver refuge lorsque les temps étaient troublés. « Rends-toi Provence, Monjustin s'est bien rendu ! » est devenu un dicton français. Les assiégeants victorieux décapitèrent toute la population. Le village comptait 200 habitants au début du siècle. Chaque lopin de terre était cultivé, non pas avec le cheval et la charrue, mais à la main, avec la houe. Dans la vallée fertile au pied de la colline, on appelait les Monjustiniens les  « mangia agasse », c’est-à-dire les mangeurs de pies. La commune était trop petite et trop pauvre pour entretenir son église. Le curé était la seule personne à assister aux messes dans l'édifice en ruine. Un jour, l'Agnus Dei se détacha et tout s'effondra avec la voûte. On tint encore quelque temps la messe dans la sacristie. Mais très vite la générosité des derniers fidèles ne parvenait même plus à remplir le réservoir de la mobylette du prêtre.

Le lierre envahit l'intérieur des maisons.

 

En 1949, c'est un camion poussif qui gravit péniblement les lacets de la colline. Il est chargé des biens d'une famille de cinq personnes. Le véhicule vient de Savoie. Sous les ponts du chemin de fer, il faut partiellement décharger le camion car le mobilier avait été entassé trop haut.

Les derniers paysans du village, des gens aux lèvres minces, qui de toute leur vie n'avaient pas pu aller au-delà des trois kilomètres qui les séparaient du village de Reillane pour assister, honteusement et en reste, à la fête du village, tinrent très vraisemblablement les nouveaux arrivants pour des fous : les Fiorio ; le père, la mère, Serge, Aldo et Jeanine. En effet, n'était-ce pas de la folie de venir s'installer dans un village abandonné de Haute Provence et de vivre de cultures et d'élevage ? Les coupes de bois et l'érosion désertifient alors le Luberon. Les terrasses en palier, autour du village, qui avaient autrefois été aménagées avec grande peine pour retenir la terre fertile, s'effondrent. Les vergers retournent à l'état sauvage ou dépérissent. Dans  les fissures se nichent les scorpions, les vipères et les frelons. On trouve des lézards de taille préhistorique, de près d'un mètre de long. Des sauterelles grosses comme la paume de la main envahissent les champs. Les aigles et les sangliers se montrent jusque dans le cœur du village. Au début du siècle il y avait encore des loups.

Toutefois, dès qu'il se met à pleuvoir, l'air prend un goût de miel. Les vallées s'obscurcissent et deviennent presque noires à cause du feuillage abondant des arbres. Les murs mêmes servent de terreau aux fleurs et aux simples. Au printemps, le rossignol chante jour et nuit. Les prés blanchissent sous les narcisses sauvages. Le figuier ouvre ses feuilles et les fleurs d'amandier tombent comme de la neige. C'est alors que le soleil et le mistral commencent à dessécher la terre. Les champs prennent une couleur paille.

 

Serge Fiorio avait 38 ans lorsqu'il décida avec sa famille de s'installer à Montjustin. Il est né le 11 octobre 1911 à Vallorbe en Suisse, de parents piémontais. Du côté paternel, c'est casse-cou et aventuriers. Un oncle était carabinier en Sicile et on rapporte qu'à l'occasion de ses tournées d'inspection, il découvrit une multitude de têtes décapitées. Une grand-mère était cantinière sur un chantier de construction d'un barrage. Les travaux finis, elle fit sauter, une nuit, le barrage pour permettre aux terrassiers, menacés de chômage de retrouver du travail. Tous les Fiorio avaient l'habitude de se retrouver régulièrement dans la maison natale en Suisse afin de se rejouer les drames des Borgia. Aujourd'hui encore on raconte des histoires extraordinaires au sujet du talent d'acteur de certains membres de la famille. La mère du peintre était la fille d'une famille de jardiniers. Elle passa sa jeunesse dans les parcs des châteaux piémontais, où le grand-père cultivait des roses et des chrysanthèmes. Le père dirigeait une entreprise de construction de routes, et le jeune Serge vivait tantôt en Suisse, tantôt à Turin. Finalement la famille s'installa à Taninges en Haute Savoie pour près de vingt ans. On plaça Serge en internat, mais il se languissait de sa mère et on craignait pour sa santé.  Il fut donc ramené à la maison.

À l'école communale, il préférait s'adonner à des études qui lui étaient propres. L'algèbre et la grammaire ne l'attiraient guère. Il était assis sagement sans rouspéter mais se plongeait dans un monde merveilleux : par grosse chaleur, il imaginait une journée d'hiver et voyait tomber les flocons de neige. Il bâclait ses devoirs de classe, afin de gagner du temps pour rêver. Il pouvait se tenir des heures entières devant un magasin de fleurs et rester bouche-bée devant les bouquets et les couronnes mortuaires. Il admirait les femmes en deuil, parées de leur voile noir, et les communiantes dans leurs voiles blancs, il les prenait pour des princesses.

À sept ans, il aperçoit une baleine dans le lac de Genève. Il se met à dessiner pour faire plaisir à sa maman, et lorsqu'après l'école, il travaille dans l'entreprise paternelle, il peint ses premières huiles avec des pinceaux de soie de porc qu'il a fabriqués lui-même.

Il a vingt ans lorsqu'il peint la charrette avec laquelle lui et ses camarades transportaient, dix heures par jour, trois mètres cube de pierrailles au milieu du vacarme et de la poussière d'un énorme concasseur à mâchoires. À côté de la charrette il y a des marteaux et des pioches avec lesquels on fait des trous dans les rochers pour y mettre les charges d'explosifs. Les ouvriers font la pause de midi. La moustache des Don Juan du village est fidèlement reproduite ; et à l'arrière-plan on aperçoit, comme une prémonition de Montjustin, un lumineux village sur une colline.

 

Un employé de banque qui rêve de devenir écrivain, arrive dans la maison paternelle. Il tend au jeune Serge pinceau et peinture en lui disant « fais un portrait ». C'est ainsi que naît le portrait de Jean Giono. Le succès de cette œuvre encourage le peintre à s'atteler à la réalisation d'une œuvre plus importante. Il la nomme Le printemps. « J'y ai travaillé des semaines entières. Par beau temps, je peignais à l'extérieur, dans la rue, et par mauvais temps je ne disposais que de quelques heures de suffisamment de lumière. Alors, j'ai changé de métier et je suis devenu photographe, mais là, j'avais encore moins de temps libre qu'avant ».

À cette époque, la Haute Savoie accueillait les amateurs de sports d'hiver et les malades pulmonaires. Dans les villages reculés des régions boisées se mêlaient les contrebandiers et les millionnaires, les skieurs et les phtisiques.

Serge Fiorio lit le Zauberberg (La montagne magique), et quelques suissesses mondaines commandent leur portrait auprès du peintre un peu farouche. Gino Severini, ainsi que Wilhelm Uhde, sont enthousiates quant aux peintures de Fiorio. On voudrait lui faciliter le chemin qui mène à Paris. Mais la grande ville effraie le peintre et il retourne à Taninges.

Il est mobilisé en 1939. En 1940, au moment du cessez-le-feu français, il loue avec sa famille, une ferme près de Toulouse. La pluie se fait attendre durant des semaines. La terre est dure comme du béton. De temps en temps la maison abrite une vingtaine de fugitifs politiques. C'est aussi à cette époque que le frère du peintre se blesse gravement au travail, et la famille doit quitter la ferme. En 1949, la famille s'installe à Monjustin pour essayer de trouver son bonheur. Les deux frères Serge et Aldo approchent de la quarantaine alors que les parents ont dépassé la soixantaine. Les Fiorio trouvent un hébergement d'urgence dans le presbytère  en ruine.

Ils s'approprient tout d'abord un maigre lopin de terre loin de tout. Ils ne disposent d'aucun outil. Les lièvres font main basse sur la récolte. Les frères se louent alors comme travailleurs journaliers.

Pour la peinture, c'est une mauvaise période. Ce n'est que lentement que les derniers paysans du village s'habituent aux Fiorio. Ils voient que les étrangers construisent leur maison et qu'ils savent manier la fourche. Un jour, le vieux Père Roure attèle sa mule. Il va aux champs et se met à charger le foin. Serge l'aperçoit de loin et va l'aider. Voici qu'à peine arrivé près du paysan, ce dernier lui propose en rente viagère tout ce qu'il possède. Il lui dit : « Ma femme est malade.  Je suis vieux. Je suis venu seul charger ce foin. Je me suis juré : celui qui viendra t'aider recevra ta ferme ».

Peu à peu le village revient à la vie. On capte une source, on défriche des champs, on plante des oliviers et des arbres fruitiers. Les étables se remplissent de cochons et de moutons. La mère élève à nouveau des roses comme dans son enfance piémontaise. Les anciens fugitifs politiques, qui avaient trouvé asile dans la ferme des Fiorio près de Toulouse, se cotisent et achètent à Aldo, un tracteur, ce qui permet enfin à Serge de se consacrer régulièrement à la peinture.

C'est à Monjustin que le peintre peut enfin se révéler à lui-même. L'âpreté et la structure du paysage, la forte luminosité du lieu et le bien-être que lui procure sa famille et ses champs développent et affirment sa peinture. Il rapporte d'une de ses promenades un cep de vigne mort. Il le laisse des semaines entières dans son atelier, et la vue quotidienne de ce bout de bois tordu et effiloché l'amène petit à petit à concevoir sa première nature morte. Son regard d'artiste restera toujours attiré par les bouts de bois et les écorces. Il les relie avec un paysage ou des roches. Impassible, le peintre Fiorio suivra le cours des saisons. Le printemps apporte avec lui de nouvelles couleurs et de nouvelles formes. L'été blanchit le paysage. La mule vaque à son travail monotone. À l'automne, le pays revient au silence.

Jour après jour, le village se reconstruit, on ensemence les champs et on mène le troupeau au pré. C'est aussi jour après jour, comme un artisan, que Fiorio se met devant son chevalet à partir de six heures du matin. Il commence sa peinture par le bord supérieur du panneau de bois, qu'il a auparavant apprêté. Ensuite, il la mènera à bien sans hésiter ni se hâter, et presque sans la retoucher.

 

Un grand merci plein de reconnaissance à toi, Pierre, d'avoir répondu à mon appel ( Qui veut traduire Hubert Fichte ? ) et généreusement pris sur ton temps pour nous donner à lire ce texte paru dans la revue Der Monat. 

Personnellement, j'en étais très curieux n'ayant encore rien lu jusque-là d'Hubert Fichte concernant Serge ou sa peinture.

Aujourd'hui je peux dire que c'est usant d'une incroyable liberté que Fichte y remodèle carrément la biographie du peintre ; mais d'une façon heureuse car pleine de trouvailles - sans doute involontaires, dues à des à-peu-près ou à des erreurs flagrantes. Peu importe, et même au contraire : je crois qu'il a dû beaucoup plaire à Serge que, la poésie y trouvant son compte, le récit de sa vie soit ainsi autant fourré d'agréables petites erreurs que farci de très gros mensonges !

Minuscule preuve de plus de ce penchant familial, je me souviens qu'au moment de la parution de l'album Serge Fiorio des éditions Le Poivre d'Âne, Serge certifiait devant moi à Sylvie Giono que, dans Itinéraire, sa biographie, je racontais moi-même pas mal de mensonges, (ce qui, bien entendu, n'était pas vrai !). Alors, sans me donner une seule minute pour me défendre, complice remarquable d'un Serge tout sourire, Sylvie Giono m'en félicitait chaleureusement aussitôt : « C'est très bien, formidable, cela aurait beaucoup plu à mon père ! »...