Bien que campé en pleine nature sauvage, on jurerait là le moderne portrait d'un prince de la Renaissance.

Le port de tête, la tenue de tout le buste, la prestance, la coiffure, le foulard - peut-être bien de soie brodée ? Que l'on devine être en tout cas d'étoffe précieuse et délicate - impeccablement croisé avec soin sur le cou, dénotent quelqu'un de raffiné dans le soin pris pour sa personne, pour le plaisir de sa bonne et belle présentation et, fut-il seul, de son apparence dans le monde. Ainsi, barbe, moustache, collier, sont tous les trois si minutieusement dessinés et taillés, tellement, que leur réalisme rigoureux fait d'eux, avec les sourcils, des attributs importants, par eux-mêmes pleins de sens, ornant le visage, très dessiné et détaillé lui aussi. Mais qu'est-ce que le regard est clair et, par  là, transperçant ! Il nous rend le personnage présent et absent à la fois, ailleurs, semblant s'être même fixé, qui sait, sur un futur proche pressenti autre après ces séances de pose à l'atelier dont le peintre transpose le résultat dans le très familier paysage voisin, celui de la crête rocheuse s'en allant du village en direction de l'ouest, vers Céreste. Là se trouve un lieu à part que les montjustiniens appelaient justement, tout au bout : « L'hôtel des courants d'air », au centre duquel est assis le modèle.

Hubert

Le personnage a tout, non du méditatif, ni du sage, mais du dépositaire de quelque latent mystère en faveur duquel la belle lumière témoigne. S'il ne détient pas un pouvoir, il détient un savoir, quelque chose de non communicable tel quel, sinon alors sous la forme d'une parabole dont le peintre rend le modèle acteur. C'est un homme mystérieux en tout cas, autre sorte de Tireuse de carte comme Serge sut en peindre, non plus opérant ici pour les autres destins, au secret entre deux pans de rideau dans un recoin de la foule de la fête foraine, mais pour et en lui-même, en la haute solitude où, voyant lui-même, le peintre le situe comme une sorte de sphinx à l'œuvre rien que par l'exercice de sa forte présence.

Le paysage, très musical, à plusieurs voix, où plusieurs, certaines aiguës, se différencient et montent en tremplins vers le ciel, nous parle aussi du modèle peint de l'intérieur : Josquin dei pra serait-il donc un pseudonyme utilisé par Serge pour identifier Hubert Fichte amateur de musique et de chant ?

Muet au sens ordinaire, le langage de ce portrait est d'abord, évident, celui de la peinture Fiorio elle-même, où le sens caché affleure, pareil à celui du Bouddha quand, statufié, on le voit lever un doigt ou deux, de telle ou telle main, faisant tel geste dans telle position de son corps, tout comme le Christ en gloire sur le tympan du narthex de Vézelay en est aussi un autre exemple frappant de même genre. Comme chez eux, et comme dans tout portrait ou autoportrait, ce sont les gestes et les attitudes, le regard, sa direction, qui parlent et signifient à la place des mots réels sortant dans la vie de la bouche de chair. Comme le fait le rêve, les artistes parlent couramment par signes, ou par énigmes, par l'ellipse, la litote, s'en donnant à cœur joie !

C'est, semble-t-il, une haute idée que le peintre se fait ici de son modèle, ou alors représente-t-il là, idéalisé, celui qu'il voudrait qu'il soit ou que, le peignant, il devine qui il pourrait être, et peut-être sera.

Van Gogh dira à propos de son tableau Le Café de Nuit, qu’il peint en septembre 1888 : « J’ai cherché à exprimer avec le rouge et le vert les terribles passions humaines ». Couleurs prémonitoires appliquées à ce portrait d'un homme qui s'en ira bientôt très volontairement en explorer les bas-fonds : ce n'est pas étonnant, tout portrait profond contient également le futur de la personne.

C'est au niveau de la ceinture que sont représentées beaucoup de choses : présence du chevreau - pas encore discrédité symboliquement en tant que bouc  - au regard fixe, l'œil trouble et troublant déjà, selon sa nature. D'un côté, un animal donc - et pas n'importe lequel - de l'autre un livre posé à plat portant ce titre étrange, volontairement très lisible et qui n'est pas la signature : Josquin dei pra ed Fiorio. Qu'est-ce que cela veut dire ? L'être que voilà serait-il un homme escorté de près par des tendances opposées : bas instincts d'un côté, culture et spiritualité de l'autre, s'opposant en contrepoids mutuels sur les plateaux de la balance de ses mains refermées en concorde l'une sur l'autre comme sur le secret bien gardé - clos sur lui-même - de sa propre destinée ?

Noir de deuil du feuillage qui se reflète, identique, en celui du pantalon. Rouge sombre des passions qui couvent, couleur d'un sang épais et lourd. Effectivement, Hubert Fichte mourra jeune encore, du sida.

Une fois de plus, il eut fallu interroger Serge pour en savoir plus. Ne demeurent que des sensations et des hypothèses devant ce portrait magnifique vers lequel sans doute il nous faudra encore bientôt revenir.

NB : en relation avec cet article : sergefiorio.canalblog.com/archives/2016/08/28

et sergefiorio.canalblog.com/archives/2016/01/21

sergefiorio.canalblog.com/archives/2016/09/05

*

*

 

Le verre de clôture de l'exposition Georges Glasberg est prévu ce dimanche 4 septembre à la Fabrique Notre-Dame, 31, cours Fernande Peyre, à l'Isle-sur-la-Sorgue, entre 11 h 30 et 13 heures (passées !). Vous y êtes amicalement invité(e)s…

 Bien évidemment l’exposition sera encore visible le dimanche après-midi, de 15 heures à 19 heures !

 Jean-François Jung

Glasberg