J'ai lu et relu la lettre de Robert Doisneau publiée hier archives/2016/07/01/ et datée du 8 Mars 1961. Depuis ce matin, je ne cesse de le faire pour essayer de comprendre comment on percevait, en ce temps, les toiles de Serge; dans le cas, au moins une bonne vingtaine puisqu'il s'agit d'une exposition à la Galerie du Haut Pavé à Paris.

Mon enquête s'avère d'emblée tronquée puisque je n'ai l'avis que de Robert Doisneau qui, un peu désemparé, il faut bien le dire, fait appel à son ami Pierre Schneider, un ponte en la matière des années 50-60. Je n'ai pas à ma disposition les impressions de la bonne douzaine de personnes qui ont acquis une toile, ou plusieurs; ce qui fait dire quand même au grand critique d'art - rendons à César ce qui appartient à César - Pierre Schneider n'était, à ses propres yeux, ni critique d'art, ni historien d'art, ni philosophe de l'art mais un écrivain d'art, ainsi aimait-il qu'on le qualifie. Ses articles aux Temps Modernes de Jean-Paul Sartre, à Critique de Georges Bataille et aux Cahiers du Sud, trois des plus prestigieuses revues littéraires de cette époque, sans compter sa contribution dans les journaux, L'Express notamment, font de lui une référence dans les milieux parisiens de l'art. Oui, ventes nombreuses qui font dire à Pierre Schneider que finalement, en dépit du mauvais choix de la galerie (peu de critiques et un public peu diversifié, fidèle uniquement à un artiste déjà exposé), l'exposition s'avère être finalement  un succès, la moitié des toiles présentées ayant été vendues.

Il faut savoir que cette galerie ne fonctionne pas tout à fait comme les galeries à fonds privés. C'est une association à but non lucratif fondée au début des années 50 par un prêtre dominicain, le Père Vallé. Elle permet à de jeunes artistes d'exposer pour la première fois, de se faire ainsi connaître du public et de vendre. Dans l'historique de la galerie qui mentionne les artistes présentés sur plusieurs décennies, Serge n'apparait qu'une seule fois, en 1961.

Haut-Pavé 1Pourtant sur la liste des expositions auxquelles il a participé, on trouve aussi, à la galerie du Haut Pavé, l'année 1959. D'où, si l'on en croit Pierre Schneider, beau succès public et belles ventes grâce aux amateurs fidèles de 59 qui se rajoutent à ceux de l'année 1961 ! Que n'aurait-il pas fait, Serge, s'il avait exposé de nouveau en 1963 et en 1965. Tout vendu. Grand branle-bas de combat sur le Haut Pavé de la critique parisienne !

Haut-Pavé 2Je ne pense pas que Robert Doisneau ait vraiment besoin des compétences de son ami savant pour apprécier les toiles de son ami berger : « Tes toiles rassurent et répondent à un besoin comme le font les vacances par exemple ». Voilà, en une phrase tout droit sortie du cœur, une vérité qui défie par sa justesse tous les discours autour de l'œuvre du peintre. À s'y méprendre, le photographe humaniste nous transmet là l'un des meilleurs clichés réalisés sur la peinture de Serge. Cela suffit. Que nous importe de le situer « entre les naïfs et la peinture extrême » dont les définitions approximatives deviennent un casse-tête chinois. Rions à grands éclats quand nous lisons que « les Natures demi-mortes sont choses bien singulières » quand d'autres y voient l'expression d'une force vitale, l'expression créatrice d'où surgit la vie, l'avènement de l'éternel retour. Amis philosophes, choisissez : qui de Bergson où de Nietzsche est le plus fioresque penseur ?

Pierre Schneider au secours de notre ami Robert Doisneau ne lui aura pas été bien utile. À nous non plus du reste. Il faut dire que tout le temps de l'exposition, et bien qu'alors exempt d'écriture dans les journaux pendant deux mois, il aura quand même été présent, aura aimé les toiles exposées mais sans "papier" à son actif donc, trop occupé sans doute à cette époque par les travaux de Sam Francis, de Jean-Pierre Riopelle et ceux des abstraits français, mais aussi de Matisse dont il a écrit plus tard de beaux livres.

Si j'avais pu donner un conseil à Robert Doisneau, je lui aurais dit que, pour l'occasion, il n'appelle pas au téléphone son ami Pierre Schneider mais qu'il s'adresse à tous ces inconnus qui ont ressenti le besoin d'acheter un tableau pour retrouver en eux une paix retrouvée. Il aurait communié en harmonie avec ces frères humains sans se poser la moindre question. Le mystère est proche mais jamais dévoilé.