Paul Geniet est un arlésien - pionnier du Mouvement de la Paix puis cofondateur des fameuses Rencontres photographiques - qui fit la connaissance de Serge sous les drapeaux, à Bourgoin, dans l'Isère, lors de la mobilisation générale de 1939. Et, ce qui les faisait encore et toujours beaucoup rire tous les deux : « Dans le Génie, voyons ! Où voulais-tu qu'ils nous mettent ! » Paul voulut connaître Serge car il était, disait-il, le seul et unique soldat du casernement à lire des livres et il l'entendait aussi souvent chanter à pleine voix dans la cour.

Serge et Paul

Serge et Paul photographiés dans les années soixante par Lucien Clergue à Montjustin, au pied de l'escalier qui monte à l'atelier.

Après cet épisode d'une petite année, ayant fait amitié, Paul restera en contact pour ainsi dire permanent avec Serge puisque ce dernier fera de lui, dès lors, son confident épistolaire préféré. Le peintre est alors dans le Tarn-et-Garonne, à Campsas, réalisant son rêve d'être un jour paysan. Au fil du temps, il lui raconte ainsi sa vie à la campagne jusque par le menu, s'ouvre à lui de ses projets, lui confie ses déceptions et ses enthousiasmes, lui pose des questions, lui demande et lui offre des services, l'entretient également souvent de l'aventure de sa peinture à laquelle Paul, tout de suite, a été très sensible. Le tout en s'autocensurant ferme tout le long de la guerre; à cause, bien sûr, des dangers de l'époque, augmentés du fait qu'il a charge d'âmes : la communauté paysanne du Vallon étant, parallèlement à ses activités agricoles, très vite devenue une place-forte-relai des forces de Résistance où est, selon le cas, caché ou seulement protègé, beaucoup de monde.

Durant toute cette noire période, les Fiorio ravitailleront aussi très souvent (entre autres personnes ou familles) les Geniet en panne de nourriture en leur faisant parvenir des colis bien garnis des divers produits de leur ferme. Jusqu'à de bons œufs frais qui, par miracle, arriveront toujours entiers !

La guerre terminée - Serge ayant émis le désir de vouloir peindre un temps dans les Alpilles - Paul l'hébergera pendant l'hiver 46-47, lui ouvrant - toute grande comme son cœur - celle d'un vaste cabanon qui alors lui appartient par sa famille et qui est situé à l'entrée du village du Paradou. Curieusement, au lieu de se laisser inspirer du paysage si particulier des alentours, Serge dessine et peint sans en tenir compte, ou si peu. Avec sa mère et l'amoureuse Simone Jouglas venue l'y rejoindre, ils y font tout l'hiver, si je puis écrire, gentiment ménage à trois.

Bientôt, après cette courte halte salutaire, à partir de 1948 par là, c'est à leur tour Paul et Yvonne qui, dans la remorque de leur Jeep, monteront d'Arles quantité de matériaux de récupération pour aider les Fiorio alors en pleine installation à Monjustin; du grain aussi, toutes sortes de choses utiles ou indispensables à leurs anciens amis maintenant devenus tout naturellement des frères et des sœurs, sinon de sang, du moins en esprit, ce qui est bien entre eux l'essentiel.

Une fois Paul à la retraite de son poste d'ingénieur des Ponts-et-Chaussées, le couple Geniet viendra habiter l'école désaffectée du village et y vivront des jours heureux auprès des Fiorio - et les Fiorio aussi auprès d'eux ! À chaque fois qu'elle viendra à Montjustin saluer Serge, la chanteuse Joan Baez ne manquera jamais de grimper jusqu'à "l'école" saluer également Yvonne et « Monsieur le Paul ». Elle écrira et dessinera à la craie blanche sur le vieux tableau noir encore en place, ainsi que sur des feuilles volantes, en souvenir de ses visites.

Dessin Joan Baez IPaul se mit un beau jour à mettre par écrit des souvenirs et des réflexions sur sa propre vie, en y intégrant tout naturellement son témoignage sur l'aventure de Serge en particulier. C'est autour de la table de jardin installée en permanence sous l'auvent de « l'école », tout en sirotant un apéritif ou un café, que Paul nous lisait - à Serge et à moi - les pages qu'il venait d'écrire. Aussi curieux qu'enthousiastes, nous lui faisions cependant part sans façon de nos remarques critiques et de nos suggestions, ce qui visiblement l'encourageait chaque fois vivement à poursuivre. Il avait eu, en outre, la présence d'esprit de conserver, au fur et à mesure qu'il les recevait, toutes les lettres écrites par Serge sur une bonne dizaine d'années. Riche dossier qui, tout comme ses propres écrits, constitue aujourd'hui une mine, l'on s'en doute, de renseignements aussi sûrs que précieux, puisque recueillis à la source.

Justement de lui celle-là, la lettre qui suit - y manque hélas un feuillet - relate des choses importantes, circonstancie et fournit des dates, etc. Elle est adressée au Conservateur du musée Henri Rousseau de Laval après que Paul lui ait rendu visite et que, alors alerté, ce dernier ait tenu sans tarder à venir visiter Serge en son atelier. À la suite de quoi, le premier Portrait de Giono quittera Montjustin et le ciel de Haute-Provence pour aller enrichir de sa haute présence poétique la galerie de portraits du fameux musée à qui Serge ne cèdera plus rien d'autre par la suite.

Lettre de Paul Geniet