La mer !

Serge n'ayant ni le pied ni, par conséquent, le pinceau marin, il ne la peint jamais autrement que vue de la côte, car la mer elle-même, la pleine mer, est pour lui - grand rêveur pourtant s'il en est ! - trop monotone à son goût, uniquement source d'ennui profond, abyssal...comme le sont certains fonds marins ! Rien d'étonnant à cela, il est terrien avant tout : dans Pour saluer Fiorio, il déclare sans ambages : « Si l'on me demandait ce qui a le plus compté pour moi dans ma vie, je répondrais sans même l'ombre d'une hésitation : me sentir près de la terre ! » et aussi, parlant pour lui, le peintre : « Tout n'est pas à peindre ! » Ne l'ayant pas pratiquée, la mer n'est pas pour lui un sujet bien sensible ni donc très présent dans sa peinture qui, on le sait, est en miroir de sa vie. Ne l'inspirant pas par elle-même, il l'accomode à sa façon en la peignant uniquement sous la forme de golfes ou de ports - en rideau de scène d'un Manège, par exemple.

Mer 2Les deux photographies noir et blanc sont du regretté Marcel Coen.

Dans les toiles dont la mer se doit, malgré tout, d'être le sujet principal - il est ici à remarquer que toutes, sans exception, furent des commandes - on dirait donc qu'elle n'est, en fait, que ce grand lac bleu, ou bleu-vert, lisse, uniforme, auquel le peintre, chaque fois qu'il doit la peindre, la réduit et se la représente : prétexte ainsi à être sertie, par contraste voulu, appuyé, d'une végétation d'autant plus luxuriante, presque exotique, et lieu, surface, où poser, en peintre, un ou deux blancs immaculés en forme de voiles latines. 

Le golfe de Montjustin - reproduit en couleur ci-dessous - peint en 89 et reproduit en pleine page dans le Serge Fiorio des éditions Le Poivre d'Âne porte ce titre étrange et pour le moins inattendu en raison d'une flèche d'humour vengeur décochée par Serge : la commune voisine de Pierrevert qui fait partie de celles, mine de rien, dont la population est - oui ! oui ! - parmi les plus fortunées de France venait alors, pour cette raison, de se doter tout juste à grand frais d'un terrain de golf...

Étant à l'époque maire de Montjustin, Serge eut l'idée lumineuse de se servir de son tableau pour, via son titre, bien signifier à Pierrevert que Montjustin, village de paysans, de peintres, de poètes et d'éleveurs, ne se situait pas du tout sur la même longueur d'onde d'esprit que celle de son proche voisin et s'ennorgueillait même des qualités bien plus hautes, poétiques et merveilleuses, de son propre golfe !

Golfe de Montjustin54X65 cm 1989. Le Golfe de Montjustin. 1989.

Mer 3Un peu comme pour les Alpes enneigées, la mer ne lui est propice que peinte tenue à distance respectueuse, en quelque sorte un peu comme « en fond de déco».

IMG_0905Illustrant Le Bal de Giono, qui est l'un de ses fameux Récits de la demi-brigade, Serge peint Martial, le capitaine de gendarmerie, à l'arrêt sur son cheval et, si je puis écrire, le bec dans l'eau, s'attachant à mettre en image - ce qui n'est pas innocent - ce que fait finalement dire l'auteur à ce personnage : « Il me resta ensuite pas mal de temps pour regarder la mer vide à perte de vue...» On croirait vraiment entendre le peintre résumer là, lui-même, en quelques mots, son propre désintéressement devant ce que d'autres, en faisant un sujet de prédilection, ont chanté, eux, ou chantent encore, si haut et si fort ! Il est logique et évident que, comme le commun des mortels en ses diverses activités, les artistes ont eux aussi en leur art particulier leurs points forts et leur points faibles, selon leur éventail personnel d'accroche et de sensiblité au monde. Et ce qui les caractérise chacun ainsi - on pourrait dire par défaut - participe pourtant grandement à l'originalité profonde de l'œuvre et à son esprit.