Écrit expressément pour eux, voici, retrouvé dans l'un des riches et nombreux numéros des merveilleux bulletins des Amis des Arts de Reillanne que concoctaient avec amour Henriette et Emile Lauga, ce texte de Lucienne Desnoues qui était sur le point de devenir introuvable. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de le republier ici.

Lucienne n'a jamais rien écrit sur Serge, ni sur sa peinture (mis à part par l'entremise du poème intitulé Natures mortes reproduit en fac-simile ici au 14. 05.2014 ). Et je me suis toujours demandé pourquoi sans jamais, pour cela, avoir eu la présence d'esprit de lui en demander la raison. Peut-être aurait-il fallu l'inviter à le faire, tout simplement, la « déclencher » comme elle m'avait répondu un jour où, à brûle-pourpoint, je lui demandais pourquoi elle ne s'était jamais mise à l'écriture d'un roman.

sc01e330e0Lucienne en compagnie d'Ida, la sœur de Serge, jouant ici la comédie. Photo Oberlé.

Je l'entends encore, tout sourire, me répondre - nous partagions ce jour-là un repas chez Ida, la sœur de Serge - : « Ah ! mais si tu me déclenches ! » La chose ne lui paraissait donc pas impossible et la conversation continua d'ailleurs tout un moment à tourner autour du sujet. Déjà, rien que lancée en l'air comme ça, cette idée lui faisait visiblement plaisir. Aussi, je regrette aujourd'hui de n'avoir pas insisté pour offrir ainsi encore plus de crédit à cette éventualité. Un roman de Lucienne ! Un roman de poète ! Qu'aurait-t-elle écrit, guidée qu'elle était par l'étoile scintillante de la Poésie ? Peut-être que ses contes de Noël réunis chez Jacques Antoine dans L'Orgue sauvage peuvent nous aider à le deviner.

Mais, au fond, si elle ne l'a pas fait c'est que son imagination et sa plume étaient bien par essence purement poétiques et non romanesques. Écrire des vers ou bien de la prose en chapitres exige une tournure d'esprit et une sensibilité dans chaque cas bien spécifiques et il y a autant de différences entre écrire un poème ou un roman qu'entre, par exemple, peindre à l'huile ou à l'aquarelle. À chaque artiste correspondant une forme d'élection, moyen d'expression idéal pour chacun, où il se sent parfaitement à l'aise. Certains, il est vrai, étant doués pour plusieurs et même y excellent.

Paysagistes, portraitistes, etc, sont encore des différenciations - et non des spécialisations voulues - dûes au tempérament, à la psyché de l'artiste, à ses penchants intérieurs. Ainsi, avez-vous déjà vu un Paysage de Picasso, ce pourtant génie du dessin et de la peinture ? Pour ma part, je n'en connais qu'un, visiblement trop rudimentaire pour être encore défendu en tant qu'œuvre.

Enfin, ici, presque sur le ton de la confidence, Lucienne nous parle, de son cher ami Lucien Jacques, de Giono et de Rimbaud, ses deux phares ! Que n'a-t-elle pas laissé, non plus, un journal, des mémoires, ou enregistré des entretiens ? Ceux qui l'ont connue, fréquentée de près, nous sommes tous un peu coupables de ne pas l'avoir convaincue à le faire ; et cela est vraiment dommage : beaucoup de choses, j'en suis sûr, se sont ainsi irrémédiablement perdues. Il faut encore ajouter à notre charge commune que ce n'est, hélas, bien trop souvent qu'au prix de la mort que de nombreux artistes prennent leur véritable dimension, et que nos yeux, sur eux, s'ouvrent enfin en grand.

 

Le sourcier Lucien Jacques  

   J'avais dix-sept ans lorsqu'un camarade me fit envoyer des mes vers au poète Charles Vildrac. Celui-ci m'encouragea et, me prêtant des livres, asséna sur mon jeune esprit deux coups de gong éblouissants dont les vibrations ne s'éteindront qu'avec ma vie : Rimbaud, Giono ! J'étais bien loin d'imaginer qu'un jour je ferais la connaissance d'un de ces deux foudroyants personnages qui m'encouragerait à son tour. C'est encore à Vildrac que je dois d'avoir rencontré, peu après la guerre, Lucien Jacques, et c'est bien sûr sous l'aile de celui-ci que je pus approcher le magicien de Colline. (Autre raison de reconnaissance envers Lucien : devenu mon ami et celui de mon mari, comme au cours d'un repas à Bruxelles nous lui disions envier sa chance de vivre dans un pays de lumière, il s'écria : « Vous aimeriez avoir une maison dans mon village ? Eh bien vous l'avez ! »  Et joignant le geste à la parole, il nous tendit sa paume comme un plateau et nous comprîmes, par ce qu'il ajouta, que sur cette main ouverte il déposait pour nous une vieille bâtisse bien saine, cadeau royal par lequel, dès 51, nous devînmes fervents vacanciers puis habitants de Montjustin.)

   Comment l'idée ne m'est-elle jamais venue de demander à Lucien Jacques de me montrer le texte de La Criée qui lui avait donné, en 1922, l'immédiate certitude que son auteur « était un grand parmi les grands par l'imagination et le don des pures images » ? Prophétie on ne peut plus confirméée ! Et c'est seulement ces jours-ci que j'ai découvert dans le très beau catalogue de l'exposition Jean Giono, Lucien Jacques, une amitié en poésie, le poème en prose qui fut à l'origine de cette chaleureuse et fructueuse relation.

  « Le poème, raconte Lucien, décrivait, par le truchement d'un éclat de bambou, toute une naumachie avec des iscles et des naufrages...» En effet, faisant flotter sur le bassin d'un vallon mollement arrondi un fragment de roseau sec, le futur auteur de Naissance de l'Odyssée se rêve devenant Poséidon et contemple « sur la grande mer » l'esquif qu'il vient d'y hasarder et les dangers que lui font courir d'autres débris promus récifs ou carènes, voire les fleurs du bord changées en sargasses, en sirènes.

   « Il est seul dans la haute mer, avec la courte houle rageuse. L'espoir autour du bateau chante de sa voix aiguë ».

   Comment, devant ces lignes, n'aurais-je pas évoqué Le Bateau ivre de Rimbaud et ne me serais-je pas livrée au plaisir de trouver de fortuites similitudes de langage dans les visions marines de mes deux idoles, Arthur l'Illuminé et Jean le Bleu ? Fortuites ? Allez savoir ! Pierre Citron, l'ami biographe et exégète de Giono qui n'avance jamais rien à la légère, parlant d'un sonnet de celui-ci, daté de 1916, y voit « son meilleur poème en vers » et le juge souvenir, à coup sûr, du Dormeur du Val de Rimbaud.

   Et je me suis prise à confronter quelques images des deux génies comme on aime à faire se rencontrer entre eux les êtres auxquels on tient fort. Voici les...tête-à-tête que j'osai me permettre :

Rimbaud : J'étais insoucieux de tous les équipages...

Giono : Je serai indifférent aux triomphes des aventuriers et aux naufrages.

Rimbaud : Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.

Giono : De ma hauteur je vois le monde...Tout le réel a disparu et je suis le dieu qui regarde.

Rimbaud : La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes...

Giono : Au milieu du désert nu de l'eau, la chevelure du fond monte en ondulant étaler au soleil ses tentacules dangereux...

Rimbaud : J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan...

...

Et les lointains vers les gouffres cataractant.

Giono : ...la scabieuse envoie la nef vers les gouffres irrémédiables.

Rimbaud : Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des béhémoths et les Maelstroms épais...

Giono : Là, pour les désirs des mâles qui s'exaspèrent au large, la femme-fruit a mûri.

Rimbaud : Échouages hideux au fonds des golfes bruns...

Giono : ...petite chose falote qui descend lentement vers l'ombre violette du fond, avec toute sa gloire.

Rimbaud : Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Giono : Ainsi, les talons près des fesses, les mains jointes autour de mes genoux, je vois glisser sur l'eau calme du port, à la rencontre de leur destin, mes bateaux que le vent caresse.

    Partant « à la rencontre de leur destin » littéraire, l'un vers Paris, l'autre vers La Criée, n'est-il pas beau que nos deux visionnaires qui n'avaient ni l'un ni l'autre jamais vu l'océan, fussent munis d'un passeport frappé du même sceau magistral, celui de Neptune. « Voilà ce que j'ai fait pour leur présenter en arrivant » aurait dit Rimbaud à son professeur Delahaye en partant pour la capitale son Bateau ivre en poche.

   Mais il semble qu'il fallut à Lucien Jacques pour pressentir, à travers une page de prose poétique, l'avenir fabuleux du jeune manosquin, il lui fallut de bien plus subtiles antennes qu'à Verlaine et compagnie pour pouvoir crier au génie lorsque le gamin de Charleville leur apporta ses cent alexandrins prodigieux. Et j'avoue que mon coup de foudre pour Giono n'eut pas été du même voltage si je l'avais reçu de ses poèmes (qu'il appelait des  « petites choses grecques ») et non de ses romans. Mais à Lucien n'avait pas échappé la démesure en puissance dans le souffle qui animait cette aventure de brindilles sur une pièce d'eau. Le subconscient du poète qu'il était lui-même avait dû comparer le vibrato pathétiquement universel d'une notation comme celle-ci : « L'espoir autour du bateau chante de sa voix aiguë »  à celui de l'annonce mystérieuse au large de Paxos : « Le grand Pan est mort ! » 

    Il exista longtemps une idée toute faite de l'œuvre de Giono, soit-disant paysan lyrique, régionaliste. De même, une erreur grossière veut le climat de Haute-Provence bon-enfant. Or, je ne vais pas apprendre aux reillannais que les vents d'ici sont innombrables et contradictoires, qu'ils jouent incessamment sur la lumière, sur les nerfs des paysages et des hommes. Nous en connaissons un qui se lève sournoisement et qui rend le jour un peu torve, un peu bilieux. Les vieux villageois que j'ai rencontrés le nommaient, en toute justice paraît-il, « le vent des suicides ». L'espace est si vaste, la solitude si pure et le silence tellement attentif, qu'il suffirait d'un geste, d'un mot, pour provoquer des apparitions. Ce qui nous sépare de l'invisible y semble plus mince, plus déchirable que partout ailleurs. Les cigales, que l'on associe toujours à la joie, peuvent plutôt sembler des excitatrices de drame, des useuses de temps. Dans leur musique, l'éternité et le délai crissent ensemble. À force d'insistance, les cigales pourraient susciter le surgissement de ce que Giono appelle « des êtres de derrière l'air ». Giono, cigale géante, a fait surgir de derrière l'air des anges dont il a empli tout un petit livre de poèmes et ce sont des anges aux rémiges acérées !

    Je suis curieuse, lorsque bientôt sortira le tome VIII de la collection La Pléiade, de lire comment les commentateurs expliqueront pourquoi Giono, quelques mois avant sa mort, ne fit paraître qu'anonymement chez Antoine Rico, à Manosque, sous l'étrange mention Traduit du bulgare et ce semblant de titre qu'est Fragments, trois poèmes libres, pleins d'anges et de la colère de Dieu. Lorsqu'il écrit Dieu, c'est parce qu'il faut bien donner un nom à ce furieux qui fulgure dans les pages et qui peut être aussi bien Pan, Posséidon que Jéhova. C'est le souffle des Origines flagellant les démesures de la science, l'emprise du cerveau sur le cœur. L'une de ces fantastiques, superbes et dégingandées pièces poétiques s'intitule Un Déluge; Lucien Jacques en eut-il connaissance ? Je ne sais : depuis huit ans il n'était plus de ce monde lorsqu'elles furent imprimées. Je reste curieuse des comparaisons qu'il eut pu faire entre l'Arche de ce Déluge de 1969 sous la rage et l'ironique mépris céleste et le brin de roseau de 1922 posé sur un bassin d'eau douce qui devenait océan par le rêve d'un jeune inspiré ayant lu Virgile et Platon passionnément.

     Henri Bosco a révélé, je ne sais plus où, sa stupeur lorsqu'il découvrit que l'habile mais apparemment peu personnel musicien d'Accompagnés de la flûte était aussi le compositeur sans précédent, l'impérieux chef d'orchestre de Colline.

    Les eaux, comme tous les éléments, jouent un rôle énorme dans cette humaine tragédie jubilante et génératrice de jubilation qu'est l'œuvre immense de Giono. Gloire à Lucien Jacques d'en avoir été le tout premier sourcier !

Lucienne Desnoues. Montjustin, février 1995.

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Une épistole de Lucienne Desnoues aux Fiorio

Natures mortes par Lucienne Desnoues.

 Un court poème que Lucienne m'avait offert.

Bois gravé de Lucien Jacques

L'association des Amis de Lucien Jacques vient d'éditer un magnifique album de dessins et gravures de 262 pages comportant des textes de présentation ou d'analyse de Michèle Ducheny, Roger Sailles et Jacky Michel. Le tout au prix fort raisonnable de 32 euros.

À commander à l'Association des A de L J, 10, rue fontaine vieille à 04380 Gréoux-les-bains ou par mail à son président Jacky Michel : jacky.michel@sfr.fr

Lucien Jacques chevalet

 

 

L'Alicorne et Mazette 
 
Vous invite à Venir voir le spectacle

 "DESIDERATA" 
de la Cie Les Arracheurs de Dents (From Limousin)

Mercredi 29 juillet à 18h30 
dans la cour de l'école Georges Aillaud à Reillanne
(jauge limitée soyez à l'heure!)

Spectacle au chapeau
 
Spectacle en cours de création dans une belle structure gradinée, création réalisée aussi grâce à votre présence et votre regard!

C'est du Clown Crasse pour adulte à partir de 12 ans (et c'est pas consensuel...!)
Durée 40 grosses minutes


La Banane, fruit du -faut se fendre la gueule-.
Un grand sourire jaune
« des glissades époustouflantes en perspective » annonçait Mr Loyal au micro.
Railleries des grands et des petits.
Goutte à goutte, le gag glisse vers un vase qui dé-robe le clown.
« C’est kiki k’est derrière !!!! » disait alors Pépito aux enfants hilares…
Valorisé(e)s par notre aptitude à répondre à nos fonctions sociales, nous travaillons de façon consciente, inconsciente et même consciente/inconsciente à être efficace.
Efficaces, de plus en plus performants nous construisons un monde de valeurs
nous définissant.
Définis, nous étriquons un peu plus nous, moi, lui, elle, eux…. Et renforçons le
schéma bien connu du « dominant-dominé » par la domination…
Pas de buvette, apportez votre bouteille...ou bien sinon après on va tous au café!


Renseignements au 06 66 37 12 04 (Fanny) et faites tourner l'info, merci