Je me souviens de Montjustin

   Mon dernier séjour à Montjustin date de loin. Je crois que c'était en 2002 ou 2003. L'envie m'est parfois venue d'y retourner, un pèlerinage vers une colline où j'ai vécu tant d'heures agréables, le désir de retremper mes souvenirs à la source de ces moments heureux. Mais il ne faut rien revoir de ce qu'on a aimé. Les lieux, les objets revus ne sont plus les mêmes, et le pèlerin non plus, n'est plus le même. Les maisons, les paysages et les personnes que je reverrai, ne voudront pas me reconnaître et moi, sans doute, je les reconnaîtrai à peine. Non, il ne faut rien revoir de ce qu'on a aimé. Les pérégrinations nostalgiques ne servent qu'à mouiller les yeux et serrer le cœur.

Je suis allé à Montjustin pour la première fois au printemps 1983 ou 1984, en me recommandant du poète Norge. Norge, dont j'avais publié plusieurs recueils de poèmes, vivait à cette époque à Saint-Paul-de-Vence. J'ai souvent séjourné au mas Amadou et chaque fois, Norge me parlait de son fils, Jean Mogin et de Lucienne Desnoues, poètes tous les deux.

Ils venaient de quitter Bruxelles pour se fixer définitivement à Montjustin, cette « colline inspirée » où le couple et leurs deux filles avaient l'habitude de passer les vacances depuis longtemps. Le poète Charles Vildrac, un seigneur de ce lieu, ou peut-être Lucien Jacques, leur avait offert une maison sise au bas du village, une ancienne maison de berger appelée La Pégasière. Bien décidés à se fixer pour de bon à Montjustin dès que Jean quitterait ses fonctions à la Maison de la Radio de Bruxelles, ils avaient fait construire La Ferrage, une maison plus grande et plus confortable, juste en face de La Pégasière. La vieille demeure servait alors de maison de vacances pour les amis. Lorsque j'ai sonné à leur porte, Jean et Lucienne m'ont accueilli comme on reçoit un vieux copain : embrassades, tutoiement, coup de blanc, dernières nouvelles du Parnasse, blagues belges... En fin d'après-midi, nous avons flâné sur le chemin de crête qui serpente vers l'est, à travers un maquis de bosquets, de prés abandonnés, d'arpents vaguement cultivés, de friches odorantes, une piste sauvage bordée d'yeuses, de genévriers, de cyprès parmi lesquels, incongrus, avaient empiété d'envahissants ailantes. Par la suite, lors de mes nombreux séjours, j'ai souvent pratiqué ce sentier. Aussi me revient-il en mémoire comme un lieu familier.

Estafette de Norge, j'avais fait le crochet par Montjustin sur ma route du retour vers le Nivernais, une visite éclair qui dura huit jours. Je n'y suis retourné qu'en avril 1986, dans une triste circonstance. Un cancer des plus agressifs avait emporté Jean Mogin. Le poète belge Jean Tordeur m'avait prié de l'accompagner pour l'enterrement, dans le cimetière de Montjustin, un petit cimetière-jardin caché dans une combe à l'écart du village, un champ de repos peuplé de simples et de fleurs sauvages.

Jean et Lucienne m'étaient apparus comme des amants de légende, l'incarnation d'un miracle d'amour fusionnel vraiment unique. Cette harmonie en imposait à tous leurs proches. J'avais rencontré à plusieurs reprises leur petite fille de Bruxelles qui passait l'été à Montjustin avec sa mère. Lorsqu'elle parlait de ses grands parents, elle disait Jeancienne. Avec une étrange sagacité, l'enfant avait deviné le mystère qui de ces deux êtres ne faisait qu'une seule et même personne. Je me suis souvent rendu près de Lucienne après ce malheur. Elle n'aurait sans doute pas surmonté l'épreuve sans la vigilance discrète mais efficace de ses amis du village. Chaque jour, avec une tendre sollicitude, l'un ou l'autre lui rendait une brève visite, « un petit bonjour en passant » disaient-ils, pour s'assurer qu'elle allait bien, pour lui proposer un service, lui apporter un présent du potager ou de la basse-cour. Je me souviens de Tito Maulandi et de sa femme, dont je n'ai jamais su le véritable prénom car tout le monde l'appelait affectueusement Zinzin. Je venais d'être breveté pilote de petits avions. Tito, un ancien pilote d'essai d'avions militaires, me fascinait. C'était un imposant centurion, sorti d'un livre ou d'un film de Pierre Schoendoerfer, qui arborait ses cicatrices comme des décorations. Nous allions chez eux, dans leur maison perdue au bout du chemin de crête. Zinzin était une admirable cuisinière. Je garde le souvenir d'une femme chaleureuse, un peu exubérante, toujours d'excellente humeur, qui contrastait avec le caractère méditatif et taciturne de son mari. Je me rappelle aussi Pierre et Suzanne Citron, Henri Cartier-Bresson et bien d'autres figures plus anonymes qui commencent à s'estomper sous le brouillard de ma mémoire, comme ce berger solitaire et ténébreux qu'on croisait en fin de journée sur un des sentiers à l'écart du village, un type mystérieux que Jean Mogin appelait « l'ange au grand nez », un autre, plus mystérieux et plus sauvage encore, qui rôdait dans les mêmes parages, et aussi la charmante chevrière qui fabriquait ses fromages dans une vieille maison du bourg. Je me rappelle le peintre Luc Gerbier, sa femme et leurs enfants qui vivaient dans la grande demeure seigneuriale, une maison forte qui dominait le village. Un bien de famille hérité de Charles Vildrac. Mais c'est de Serge Fiorio dont je me souviens avec la plus forte émotion. Serge était le plus proche voisin de Lucienne, le plus proche et le plus attentionné. Sa maison-atelier, une ancienne maison en pierres claires, se trouvait à quelques pas et son potager jouxtait La Pégasière. C'est dans cet enclos que je le rencontrais le plus souvent, lorsqu'il quittait son atelier pour jardiner.

Au début, j'étais intimidé par le personnage. Discret, peu loquace, il répondait à mes salutations d'une voix frêle, presque étouffée. Il me disait qu'il était heureux de me savoir près de Lucienne, mais il ne m'a jamais posé aucune question concernant ma vie et mes activités. Il avait peut-être deviné d'instinct à qui il avait affaire. Il se comportait envers moi avec une retenue qui pouvait sembler de la froideur, si bien que je me gardais de passer outre à cette réserve. J'en ai parlé à Lucienne. Elle m'a aussitôt indiqué que Serge Fiorio était un homme de cœur qui cachait ses sentiments par pudeur et timidité, qu'il répugnait à parler de soi par modestie et délicatesse. Il avait l'habitude de rendre une petite visite quotidienne à Lucienne. En fin de matinée, ils prenaient un verre de gentiane de Lure ; s'il venait pour le café, ils partageaient une glace, le péché mignon de Serge. Depuis mon arrivée, craignant de déranger, il se privait de ses petites tournées amicales. Prompt à l'abordage par nature, je résolus un matin de frapper à sa porte. Il m'a accueilli avec une extrême gentillesse, une gentillesse dont j'ai abusé, en l'obligeant à me montrer ses tableaux, à parler de lui et de sa sœur Ida qui habitait juste en face, à évoquer l'histoire de Montjustin et de ses habitants. Il s'y est prêté avec si bonne grâce qu'à une heure trente je me trouvais toujours dans son atelier. Lasse de m'attendre pour déjeuner, Lucienne est venue me chercher. La glace était rompue, j'étais déclaré Montjustinien d'adoption et Serge est revenu à ses habitudes. Grâce à lui, j'ai pris goût à la gentiane de Lure. À la suite de ce premier tête-à-tête, j'ai souvent retrouvé Serge dans son atelier.

Serge et Gérard OberléSerge et Gérard Oberlé. Photo ?

Pourtant je ne suis jamais arrivé à me familiariser vraiment avec lui, sans doute parce qu'il ne laissait pas de m'impressionner. Il me dévoilait ses tableaux avec une grande simplicité, et sans faire de commentaires. Sa modestie me mettait dans l'embarras. En présence d'un taciturne, je deviens muet, par timidité, décence, et peut-être par politesse, pour être au diapason. Ce grand bonhomme qui me dévisageait d'un air faussement naïf, m'apparaissait comme un personnage d'une civilisation abolie, une sorte de philosophe paysan lacédémonien, un hiérophante présidant à je ne sais quels mystères. Mes divagations amusaient beaucoup Lucienne Desnoues : « Montjustin est en effet un lieu plein de mystères, mais ce n'est pas Éleusis. Quand je croise Serge marchant pieds nus dans ses sandales, je pense plutôt à un franciscain. » Drôle de franciscain ! Malgré son pedigree italien, l'inspiration de Serge ne devait rien à Assise et sans doute pas grand-chose au christianisme. Son univers me semblait païen, vaguement panthéiste, une sorte d'Arcadie provençale avec des paysages imaginaires aux couleurs du Luberon, des fêtes villageoises, une nature utopique peuplée de grands troupeaux, de pâtres et de bergères.

Oberlé Gérard

Lucienne Desnoues et Gérard Oberlé en pleine joyeuse discussion lors d'un anniversaire d'Ida - au centre - la sœur de Serge. Photo Dédé.

La mythologie des Anciens me séduisant bien plus que les allégories chrétiennes, je faisais depuis longtemps mes dévotions chez Horace, Virgile, Anacréon et Théocrite plutôt que chez François de Sales ou dans l'Imitation de Jésus. J'arpentais les sentiers parfumés des collines de Montjustin avec l'impression de vadrouiller sur le Mont Hymette. Je ne demandais qu'à croiser Mopsus, Tityre ou Ménalque, des joueurs de flûte de Pan, des faunes, et pourquoi pas, quelques bacchantes enfiévrées. Mes délires mythologiques mettaient Serge en gaîté, mais sans effusion comme toujours. Il s'est contenté de sourire en disant que j'avais beaucoup d'imagination.

Dans l'entourage de Serge, il y avait aussi Dédé Lombard, son élève, pour ne pas dire son disciple. Celui-là aussi m'intimidait. Discret et, comme Serge, peu causant, mais toujours adorable et souriant, il venait tous les matins à Montjustin et y passait ses journées à exécuter des travaux de maçonnerie et de restaurations diverses. Lucienne lui portait une tendre affection. La dilection était d'ailleurs réciproque. Dédé a rendu de grands services à Lucienne. Je me souviens qu'il avait exaucé un des ses caprices. Lucienne rêvait d'une petite fontaine pour son potager. Dédé l'a réalisée comme par enchantement. Montjustin m'avait adopté, un privilège qui me valait d'être invité lors des fêtes et cérémonies qui s'y déroulaient. Je me rappelle un mariage avec une anecdote très cocasse. Un fermier établi en bas du village, non loin de la grande route, mariait sa fille. Tout le monde était invité à la noce. Le bourgmestre Serge Fiorio venait d'unir civilement les très jeunes fiancés et le cortège dévalait paisiblement la colline pour gagner la cour de ferme où les tables étaient dressées sous les lampions. Lucienne et Serge devant, avec la famille. Je suivais en queue de cortège, tout étonné d'être là. Je n'assiste jamais aux mariages, les souvenirs que j'ai gardé de ceux auxquels on m'a traîné dans mon enfance, m'ont dégoûté à tout jamais de ce type de réjouissance. Mais, ici, qu'importe – me disais-je – je ne connais pas les mariés. Je venais de trouver cette excuse, lorsque le marié se détacha du cortège pour remonter jusqu'à moi.

- Il paraît que c'est ta bagnole qui est garée devant la première maison. Sacrée voiture ! J'ai toujours rêvé de conduire une Porsche.

- Si tu veux, je te la ferai conduire un de ces jours.

- Et pourquoi pas tout de suite ?

- Si tu insistes. Mais va rejoindre ta femme et préviens-la. Attendons que tout le cortège soit rendu à la ferme.

J'ai rebroussé chemin jusqu'à cette stupide auto. Une demi-heure plus tard, estimant que la noce était arrivée à bon port, j'ai descendu la colline discrètement, sans faire crisser les pneus ou rugir le moteur. J'ai stoppé sur la route devant la cour de la ferme. Le marié a bondi jusqu'à la voiture. La vitre était baissée. Serge Fiorio, bardé du bandeau tricolore, s'est élancé vers Lucienne en criant (la seule fois où je l'ai entendu élever la voix) : « Lucienne, Lucienne, ton ami Gérard est en train d'enlever le marié ! » Le tableau était comique. J'aurais dû demander à Serge d'immortaliser cet impromptu sur une toile. Qu'est-il advenu de ce ménage ? Un homme qui abandonne sa jeune épouse le jour des noces pour un tour en voiture de sport est sans doute capable de pire encore.

Le godelureau aurait volontiers foncé jusqu'à Monte-Carlo. Arrivé en vue de Forcalquier, j'ai estimé que la plaisanterie avait assez duré. Le petit con n'a pu s'empêcher de faire le malin en arrivant à la ferme : klaxon, coup de frein, dérapage, sortie du bolide en roulant des mécaniques...

La mariée et les cousins ont applaudi.

Ce souvenir est un des derniers que je garde de Lucienne et de Serge. Diverses circonstances m'ont empêché de retourner à Montjustin pendant les années suivantes.

 

Gérard Oberlé

Juillet 2015

Gérard Oberlé est éditeur, écrivain, également chroniqueur à France Musique et, depuis 2003, à Lire. Romans, catalogues, correspondances, ses publications sont très variées et très nombreuses. La toute prochaine est un recueil de nouvelles à paraître chez Grasset.

Un lien utile : Entre Lucienne Desnoues et Jean Mogin.

 

 

 

Bonjour,

J'ai l'honneur et le plaisir de vous annoncer que mon exposition de peinture Ar(t)bres 

 sera visible au Casino de Gréoux les Bains  jusqu'au samedi 18 juillet

Entrée et visite libre et gratuite

De 11 à 19 heures, tous les jours. 

 Au plaisir de vous y rencontrer.

 

Bien cordialement,
Marie Freisses.

Sous - bois au bleu (4)