Les chemins et les carrefours d'Internet, ce tout nouveau et très moderne Hermès, m'ont, je ne sais comment, tout à l'heure dirigé et conduit vers le dessinateur Louis Pons dont Serge m'a parlé quelquefois. Leurs rapports, dans les années cinquante, ne furent jamais très suivis, ni fructueux, il me semble ; mais les deux artistes se rencontrèrent bien des fois dans l'amitié de Lulu, Lucien Henry, le fameux seigneur de Forcalquier, comme certains de son proche entourage avaient fini par surnommer cet antiquaire-galeriste farfelu, tel qu'hélas, je le crains, il n'y en aura plus.

Serge m'a dit que Louis Pons avait particulièrement bien aimé de lui cette Neige grave, bien qu'inondée de lumière nacrée, sans fioritures (!) dirons-nous, haute en silence et en solitude, ce qui peut la rapprocher, par leur intensité extrême, de l'esprit de certains dessins à l'encre de Pons - n'empêche, le trouble et le malsain en moins, bien sûr !

Neige Daniel (scan)Photo A Drabmol.

Quand Louis Pons habitait à Simiane-la-Rotonde en compagnie de Suzanne Valabrègue, ils descendaient parfois ensemble de leur perchoir pour aller passer un moment sur celui de Serge, à Montjustin. Difficile à vivre, donc à supporter, Suzanne Valabrègue avait fini par décevoir et décourager les montjustiniens qui, à l'annonce de l'arrivée du couple en visite, de bouche à oreille, sonnaient aussitôt le tocsin : Louis Pons et Suzanne, partout dans le village devenu soudain curieusement silencieux et désert, trouvaient alors portes closes, un couvre-feu installé.

Rentrant une fois nuitamment chez eux, ils furent bien évidemment observés en douce par des voisins insomniaques qui, déjà de jour, voyaient d'un oeil soupçonneux l'installation dans Simiane de ce couple bien sûr hors norme en regard des us et des coutumes rurales de l'époque. Par malheur pour eux, dans l'après-midi ils avaient été séduits à Aix, chez un antiquaire, par un magnifique Christ en bois doré, peut-être XVIIIème, je ne sais, en tout cas quasiment de la taille d'un homme que, parfaitement emmailloté dans une couverture pour le transport, ils déballèrent à deux, l'un le saisissant à la tête, l'autre aux pieds, et le rentrèrent ainsi chez eux pour l'y installer bientôt en bonne place, sans plus d'histoire.

Mais, pas plus tard que le lendemain matin, le bruit courrait déjà dans tout Simiane que les Pons avaient, en pleine nuit, ramené chez eux un cadavre ! Et pourquoi pas, puisqu'on y était, celui de quelqu'un qu'ils auraient bien pu avoir assassiné à deux ? On en était pas loin, tant les langues allaient bon train !

Eux, les bohèmes déhérités, avoir acheter un Christ en bois doré pour chez eux ? Mon œil ! Vous voulez rire, quelle belle immense blague !

Autre anecdote de haute époque : Lucien Jacques s'était à un moment mis, non plus à utiliser, comme couramment, de l'eau pour ses aquarelles, mais « de l'essence » - peut-être de plantes, qui sait ? Ce à quoi - entendant donc Lucien Jacques parler, non plus de ses aquarelles, mais bien des ses essences, cela prononcé, m'avait dit Serge, sur un ton un rien sur les pointes, quelque peu précieux - Pons, sans doute piqué au vif par cette appellation qu'il perçut comme étant pure snobinarderie de la part de Lucien, surrenchérit : « Désormais, pour moi, sur les affiches d'expo, ce sera Pétroles de Pons et rien d'autre de plus ! »

Les archives de Serge recèlent un portrait au crayon de Lucien Henry par Louis Pons. Il a été réalisé dans l'atelier à peine inauguré de Serge, à sa table, un jour que les deux compères lui rendaient visite ensemble. Daté de 1954, le voici :

Portrait de Lucien Henry (forcalquier) par louis Pons

Il peut être comparé à cet autre, celui-là trouvé sur Internet, plus élaboré, certes, mais pour moi beaucoup moins intéressant à cause de son manque de spontanéité évident. D'ailleurs, sur la page où je l'ai copié, il y a la déclaration de Pons qui dit à peu près : « J'ai raté le portrait de Lucien Henry.»

Portrait de Lulu par Pons

Serge possédait plusieurs grands et magnifiques dessins de Louis Pons - dont, impressionnant, lorgnon à l'œil, un remarquable altier portrait du père de Tristan Corbière - qu'il avait dû obtenir de Lucien Henry en échange d'argent prêté jamais rendu ou de toiles, mise en dépôt au Clou, évaporées ! Ce qui était, il faut bien le dire, autant une spécialité qu'une coutume de ce cher Lulu - sans jeu de mot sur l'adjectif ! -.
Serge dispersa finalement ces œuvres auprès de quelques amis à qui elles faisaient envie.

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Trois liens...

Bonne année !
Lucien Henry par Jules Mougin.

À l'usage des amateurs d'art, entre autres...