Parmi les sujets issus du thème de la fête foraine, il y a celui-ci : la baraque de tir ! Rigoureuses cibles de carton, visages factices amovibles sur charnières et petits bouquets blancs de pipes en terre y sont mis à disposition des joueurs.

La photo en noir et blanc du tableau — ici très très mal reproduite il va sans dire, mais je n'ai malheureusement pas pour le moment de meilleur document — est de Robert Doisneau.

Rien d'étonnant à cela puisque Doisneau est souvent le photographe de l'insolite et du populaire et que, de plus, il séjourna plusieurs fois à Montjustin après avoir pour la première fois rencontré Serge à Paris lors d'un déménagement : quand, au début des années cinquante, celle que toutes et tous à Montjustin appelleront bientôt familièrement « La mamie » prit sa retraite, c'est Doisneau qui se présenta pour prendre la suite dans son appartement. *(Voir la précision de René Duc dans les Commentaires.)

(On dit que « le hasard est le dieu des aveugles ». Il n'est donc pas, en tout cas, celui des peintres, ni celui des photographes. Encore moins quand deux d'entre eux doivent se rencontrer : à la moindre occasion, leurs chemins se croisent comme on l'a vu : tout simplement !)

Madeleine Paillet descendit, elle, tout droit de la capitale pour couler les jours heureux d'une longue retraite bien méritée auprès de sa chère fille unique, Jeanine, qui était l'épouse d'Aldo, frère de Serge. Là, en plus de sa présence heureuse et paisible parmi ses hôtes familiers chez qui elle venait déjà passer des séjours de vacances, elle leur donna encore, dès lors, sans compter, de bons coups de main dans leur héroïque aventure d'implatation à Montjustin ; entre autres pour la préparation des repas, l'accomplissement des tâches ménagères et surtout pour la fabrication des fromages de chèvres, domaine dans lequel, bien que restée pure parisienne, elle s'était tout de suite fort volontairement formée, y devenant très vite experte. Renfort providentiel que cette aide appréciable, car ces années-là n'étaient vraiment pas pour la tribu Fiorio des plus faciles, ne serait-ce que pour simplement faire bouillir la marmite.

Le tir aux pipes

Photo Robert Doisneau.

Hiératiques et, par là, en partie énigmatiques, semblant rester silencieux dans le déroulement de ce qui a ici, comme c'est le cas pour les diverses Tireuse de cartes, des allures de rite mystérieux, quasi ésotérique, les personnages, enfants y compris, sont chacun partie-prenante de ce qui se passe et que le peintre, selon sa vision intuitive d'artiste, interprétative, nous restitue ; faisant de la patronne du stand, la grande prêtresse, l'officiante.

La présence d'enfants, côte à côte avec les parents, tous alignés en rang d'oignons devant la baraque ne semble-t-elle pas vouloir suggérer, sinon dire, que, sans distinction de sexe, les générations s'y succèdent par ordre chronologique, l'une après l'autre, attendant qu'avec le temps vienne leur tour ?

De plus, le jeu de mise en évidence par le peintre des diverses attitudes de chacun et chacune, peints et peintes tantôt de face, de profil ou de dos n'est-il pas à mettre de sa part au crédit de la proverbiale réflexion populaire qui dit que quoi qu'on fasse et comme que l'on se comporte dans la vie, « de quel côté que l'on se tourne », comme on dit plus familièrement encore...chacun suit, dans sa vie, la secrète ligne de crête de son destin qui constitue, n'est-il pas, l'interface entre la vie courante et la vie intérieure ?

Il se peut aussi qu'on trouve que là j'exagère en prêtant ainsi ici au peintre des intentions qu'il n'a peut-être jamais eues consciemment, mais qui, cependant, me semblent par contre clairement véhiculées dans le contenu de cette œuvre via l'esprit de sa peinture dont, médium, il est l'ouvrier serviable et fidèle.

Oui, le destin me semble encore une fois ici être tacitement la cible, sinon de l'esprit de l'individu-Serge lui-même, du moins, en lui, du peintre qui - investi de l'inspiration qui lui est bien particulière, inhérente -, l'oeil rivé au pinceau, si je puis écrire, observe, vise et , à sa manière toute pacifique, fait feu !

Comme mettre en plein dans le mille ou "descendre" quelqu'un de face, casser sa pipe est peut-être aussi, n'est-ce pas, une façon comme une autre, non de désespérer mais, par avance, de conjurer, en l'éclatant, ce qui en nous fait souterrainement peur ou tracasse ouvertement.