Après avoir accueilli et hébergé Serge venu en éclaireur — début mai 1947 — à Montjustin sur les conseils de Giono, Lucien Jacques encouragera encore l'installation de la tribu Fiorio au presbytère de Montjustin qui se fit dans la foulée, au printemps de l'année suivante, après que Serge ait séjourné quelques mois à la maison rose, un ancien rendez-vous de chasse.

Serge et Lucien

Serge et Lucien, dans les années cinquante, devant la maison de ce dernier, à Montjustin. Photo : Marcel Coen.

Il vendit ensuite à Serge une ruine jouxtant sa propre maison située dans le bas du village : l'ancienne forge ! dans laquelle, en 1954, par les soins experts en maçonnerie de son frère Aldo, Serge installera définitivement sa cohabitation avec ses vieux parents et, tout en haut sous les toits, son modeste atelier à la fois ouvert sur la vaste montagne de Lure, l'arc des Alpes, ainsi qu'au sud sur le massif animal du Grand Luberon.

Les Fiorio  finiront par se brouiller avec Lucien Jacques qui, pour cette raison, alla — les six dernières années de sa vie — s'installer à Gréoux-les-Bains où il liera, entre autres, amitié avec le cordonnier Yvon Michel. 

Yvon MICHEL 18

Yvon Michel photographié ici à Gréoux par son ami Christian Bernard.

J'ai une seule version de cette brouille : celle recueillie de la bouche même de Serge. Il faut que je questionne là-dessus Jacky Michel — le fils d'Yvon et actuel Président des Amis de Lucien Jacques — afin de pouvoir peut-être ainsi en entendre un autre son de cloche !

Il faut croire qu'il ne s'agissait pas, entre eux, d'un simple incident diplomatique puisque Emile Fiorio, le patriarche, fut au décès de Lucien, en 1961, le seul Fiorio à l'accompagner jusqu'au petit cimetière du village de Montjustin et que, des décennies plus tard, Serge n'adhérera pas, à sa création, à l'Association des Amis de Lucien Jacques, et jamais non plus par la suite — tout en gardant personnellement une grande affection respectueuse pour Jacky et pour sa compagne Dominique qui tous deux la créèrent.                                               

*

 

                                           SUR LUCIEN JACQUES PEINTRE

   J’ai longtemps cru que nous nous étions peut-être vus à Banon, Place du Jet d'eau, au Café Bellevue de ma grand-mère, là-même où, quelquefois, je crois encore avoir entendu ceci : « Le Lucien Jacques vient d’attacher son ânesse au fusain ; maintenant, qui veut bien lui porter un peu à boire, ce reste de salade et ce quignon de pain ? »
Ayant vérifié, les dates ne concordent pas : en 61 — année de la mort de Lucien Jacques — j’avais six ans et il y avait longtemps déjà, belle lurette habitant finalement Gréoux-les-Bains — qu’il avait dû faire le deuil de ses promenades du côté de Banon en compagnie de Cornélia, sa petite ânesse.
Aussi, comme notre amie commune, le poète Lucienne Desnoues, qui regrette « d’avoir manqué — de peu — la rencontre de Justin Nègre », le berger ami de son ami Lucien, je regrette, moi, d’avoir manqué — de peu aussi — la sienne. C’est plus tard, vers mes seize-dix-sept ans, que je m’entendis dire : « Ce serait bien que tu le connaisses ! ». Plusieurs amis (les premiers, bien sûr, furent Lucienne et Serge) m’entraînèrent, tout de go, sur les sentiers de sa poésie ; cueillant pour moi, sans peine, dans leurs souvenirs foisonnants, évocateurs comme fioretti, des brassées d’histoires drôles, des anecdotes hors de prix, des mots d’esprit comme on n’en a plus. Là-dessus, pour faire bonne mesure, Serge m'offrit plusieurs numéros des Cahiers de l'Artisan. Il me restait à me frotter les yeux aux aquarelles.

Une par-ci, une par-là, mon admiration fit son chemin. Décidément, ce peintre m’étonnait au sens fort du terme, autant par l'originalité de son grand talent que par sa prodigieuse économie de moyens dans la mise en œuvre. Chez les Mogin, à Montjustin, sur les murs mêmes de la fameuse Pégasière —baptisée ainsi par lui et qu'il leur offrit au cours d'un repas, sur un coup de cœur le cœur battant, je tombai tel jour à genoux d’émotion devant la grande madone verte d’une Nature morte : pourtant, une simple bouteille !

Souvent par la suite, chez les uns ou les autres, par là autour, je reconnus mon pays sous SON regard d’amour.

« Le dos de Lure dodeline », cette phrase — courte, mais qui, par l'allitération et l’image, serpente à plaisir — sortie de la bouche innocente de la petite Aline Giono au Contadour, je l’ai longtemps attribuée à son tonton Lucien et je sais pourquoi : même esprit de poésie, deux doigts jouant sur les quatre trous d’une flûte, mômerie ! L’essentiel y est dit, atteint, par des moyens minimum, quelques accords essentiels. C’est ainsi aussi que peignait Lucien ! Parenté des artistes à travers les âges : le dos de Lure dodeline aussi en ligne mélodique sur l'échine monstrueuse des chevaux et taureaux des peintures pariétales !
Quand parfois à la veillée, à la promenade ou en voiture, je me répète cette phrase dans ma tête comme un mantra, elle me plonge, illico, dans la lumière bienfaisante — saisie dans l’instant présent glorifié pour y devenir éternelle — d’une aquarelle de Lucien Jacques et je prends alors, avec une toute spéciale délectation d’âme, un formidable bain intérieur de TRÈS HAUTE PROVENCE !

Aquarelle Contadour Lucien

Oui, ce sont celles-là de ses aquarelles que je préfère : nos regards y sont pays, j'y sais de quoi il parle, et je vois qu'il ne ment pas. Il y est simplement et véritablement chez lui. Vraiment, ce territoire exceptionnel lui correspondait bien ; en esprit, il est  exactement le sien. Ce « beau pays sec » dont, en ses poèmes, nous parle Lucienne — à qui ce cher ami « ouvrit grand les portes » — était le jardin soleilleux où fleurissaient le mieux et le plus complètement ses aquarelles, celui où il aboutissait parfaitement, à cœur, ses dessins : question de terrain, pardi ! Et de ciel !

Berger au Contadour.

Il faut déjà, au départ, être d’une belle nature intuitive — un peu sourcier de soi-même ! — pour trouver, s’inventer, découvrir, parmi les nombreuses techniques picturales, celle qui sera la plus capable de vous faire, au plus haut degré, vous exprimer à fond, tout entier, et ainsi parvenir à atteindre puis à parcourir, d’œuvre en œuvre, la Montagne de l’âme, loin des mirages et des tendances à la mode.
Chaque artiste véritable a son matériau de prédilection — non pas de base mais d’élection. Pour Lucien Jacques celui-ci ne fut pas, comme on l'appelle vulgairement, la flotte, mais l’eau, pure, cette infinité des possibles !
On l’a bien compris, je veux dire que l’aquarelle sied de façon adéquate, parfaite, à son tempérament subtil car chez lui la spontanéité est la qualité première ; multiple, d’ailleurs : dans le choix du sujet, son dessin, le choix des couleurs et, bien sûr, l'exécution. Comme chacun le sait, l’aquarelle en cours ne supporte aucunement, ni la réflexion, ni l’attente. Encore moins le repentir ou le gommage : il faut s’exécuter sur-le-champ, produire en quelque sorte un véritable miracle par une mise en œuvre continue et rapide, enlevée, y saisissant le monde sans remord aucun et l’inspiration au vol. C’est, sinon mourir brûlé pour aussitôt renaître de ses propres cendres, tout au moins s’oublier le temps de ce défi lancé, chaque fois, non pas contre, mais à soi-même dans un temps qui, au fond, alors n'existe plus. Il est à ce moment-là demandé au peintre, dans l’exercice de sa fonction, une qualité de présence au monde très particulière, extrême, hors du commun : sorte de transe médiumnique ou d’extase, pourrait-on dire. Non pas état second comme on pourrait le croire, mais bien premier, tout premier, au contraire : ÊTRE en état de peindre à la puissance maximum ! Et le faire, s'exécuter, bien un peu surnaturellement.

Dans le cas de Lucien Jacques, pratiquer l’aquarelle n’est pas faire sien, mais bien posséder en soi — ce qui authentifie ses qualités d’artiste, de créateur — l’art de cette réussite inventée, un peu magique, un peu sorcière aussi, en son essence, qui s’appelle Poésie.

Lucien Jacques chevalet

Il est très évident que, pour lui, l’aquarelle est la technique d’élection, le moyen d’expression idéal d’une spontanéité native, naturelle, coulant de source, qui, de façon très forte, profonde, caractérise son acte et son don de peindre. Ce à quoi, un beau jour, assista une Lucienne subjuguée, aux anges, dans le lit à sec du Largue, sous Lincel : elle y vit son cher ami Lucien — racontait-t-elle — faire apparaître, pinceau en main, sur la feuille blanche détrempée, d’un unique, rapide et continu mouvement du poignet, l’arche évocatrice du pont saisie instantanément et dans le même instant transfigurée de main de maître. Moment de grâce inouïe ! Très haute et très vive émotion !

Autre chose : il y a maintenant bien des années, j’ai découvert tout près d’ici et tout de suite admiré, à Montfort, sur l’un des très forts piliers de la vénérable église romane de Saint-Donat alors ouverte aux quatre vents, la peinture d’un modeste bouquet rustique, de fleurs simples, petite gerbe de couleurs tenue en offrande entre deux mains — du coup, elles aussi offertes ! *

Carte postale Ricou* Pierre Ricou, de Mane, a photographié ce Bouquet pour en éditer, il y a quelques années maintenant, une belle carte postale au dos de laquelle on peut lire ces belles paroles d'Éric Elguerabli : « Les murs ont des montagnes, des mondes, des cœurs usés et parfois des mains vives d'où ont poussé des fleurs.»

Anonyme parmi l’inscription de cent noms et prénoms de pèlerins, d’amoureux, de vagabonds, ayant tenu à marquer ce lieu de leur passage, et de dizaines de cœurs, gravés ou dessinés — presque tous, comme il se doit, transpercés d’une flèche — cette œuvre a été souvent attribuée, de par sa grande liberté d'esprit et d’exécution, à Picasso lui-même. Cela se comprend.
Pour ma part, je crois qu’on peut, pour les bonnes raisons que je vais citer, l’attribuer plus sûrement à Lucien Jacques. D’abord, en premier lieu, parce qu’à une période de sa vie il a vécu non loin de là, à Montlaux, et qu’il aimait bien — à ce que m’en ont souvent dit Lucienne et d’autres — partir à pied  « à la découverte ! » De plus, l’esprit, et surtout la manière de cette œuvre, sa fraîcheur et son évidente spontanéité d’exécution, tout ce que ce bouquet contient et à la fois rayonne, tout cela, ensemble, prêche en faveur d’un Lucien Jacques. De plus, venir peindre anonymement un petit (par la taille) bouquet de fleurs en forme d'offrande dans une église désaffectée cela, tout simplement, me semble bien de lui, authentique, lui ressemble quand je l'imagine d'après ce que je sais de lui, ce que l'on m'en a toujours dit.
C’est qu’il y a là, s’y trouve, par-delà et au-dessus de tout le tragique de notre humaine condition, l’expression d’une joie entièrement préservée, intacte, doublée d’un fervent amour reconnaissant, malgré tout, pour notre bref passage sur terre : un levain spirituel blanc comme la neige !
C’est pourquoi je vois dans cet humble bouquet, tenu entre deux mains orantes, un ex-voto de Lucien Jacques venu remercier ici, bien à sa façon, le Ciel en personne.

* Pierre Ricou a photographié ce Bouquet pour en éditer, il y a quelques années maintenant, une belle carte postale.

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UN AUTRE POÈTE DE LA FAMILLE.

Lucien Jacques au musée Regards de Provence
L'ami et le (trop fameux et sempiternel) cousin de Giono.
Lucien Jacques (1891-1961) au musée municipal de Forcalquier  

 

Carnets de guerre de Lucien Jacques - 1891-1961
Lucien Jacques. Dans la foulée de Lucien Jacques au musée Regards de Provence.
Le livret Trois de Montjustin.
Montjustin : les Riches heures.

Hier matin...

Lucienne Desnoues, Lucien Jacques et Pégase, entre autres.

Lucien Jacques : le témoignage de Charles Tillon sur ses obsèques du 13 avril 1961 à Montjustin.
Imaginons que Lucien Jacques ait un jour interviewé Giono et Fiorio... par Michèle Ducheny.

Aux Amis de Lucien Jacques.
Les Carnets de Moleskine.
Les poèmes de guerre de Lucien Jacques.
Album de dessins et gravures de Lucien Jacques
De la correspondance Lucien Jacques-Alfred Campozet.
Le sourcier Lucien Jacques, par Lucienne Desnoues
AG Lucien Jacques et autres informations.
Un court poème que Lucienne m'offrit.
Dans le N° 12 des bulletins des Amis de Lucien Jacques
Sur une photographie de Lucienne Desnoues.

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 Couverture livre aquarelle Lucien

 L'Association des Amis de Lucien Jacques a édité ce bel album d'aquarelles. Un autre est en préparation pour les bois gravés.

Contact : 10, rue fontaine vieille 04800 Gréoux-les-bains ou jacky.michel@sfr.fr

Lucien jacques La dernière photo due à christian Bernard

La dernière photo de Lucien Jacques prise par son ami Christian Bernard devant sa maison, jouxtant celle de Serge.1960.

Comme on peut le remarquer, la porte est fermée derrière lui et la chaise vide...

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 ET PUIS :

 L'association du Patrimoine de Vachères vous invite  à  une conférence :

Vendredi  17 octobre à Vachères

Foyer municipal- 17h30

Tremblements de Terre

Tectonique globale

Sismicité de la Haute-Provence

par Bernard Pelletier

Dr en Géologie-Minéralogie

Ancien géologue minier et vacataire à l'université de Nouvelle-Calédonie

La soirée sera clôturée par le verre de l'amitié.