Le texte suivant dans lequel Gérard Allibert salue son ami Jules Mougin le facteur du Revest-des-Brousses ainsi que Serge Fiorio son voisin de Montjustin (qui s'en est allé quelques mois plus tard) est précédemment paru dans le bulletin n°8 de l'Association des Amis de Lucien Jacques en Octobre 2011, année au cours de laquelle ces deux vieux amis avaient tiré leur ultime révérence. Il est reproduit ici avec l'aval de son auteur qui a souhaité ne rien changer au cœur de ces mots.

 

  Le côté de Baumugnes

  ou  Le cœur des mots …


   Ma première lettre à Jules Mougin date de 1994. Je la lui avais adressée afin de solliciter quelques mots de sa main pour publication dans le bulletin des Amis des Arts de Reillanne, du regretté Émile Lauga, qui - à l'occasion du centenaire de la naissance de Giono - allait lui consacrer un numéro spécial quelques mois plus tard.

Justifiant de son âge (Jules est né en 1912,  à …«  Marchiennes, Nord  » comme il aimera plusieurs fois à me le rappeler par la suite en hommage au rude pays minier de son enfance) il déclina non sans chaleur ma demande :

                             « Place aux jeunes, leurs ailes les soulèvent »

me disait-il.

Je repris ma plume pour le remercier de sa réponse, pour lui dire aussi que je regrettais mais que bien sûr je respectais son choix. Et j'ajoutai qu'une fois le bulletin paru je lui en ferai parvenir un exemplaire en souvenir de ce pays de Reillanne dont il connaissait toutes les routes et tous les chemins. Il répondit à ma réponse. Et je donnai suite à la sienne.

À partir de là, notre correspondance régulière allait durer plus de 10 ans…

Au cours des années qui suivirent il m'est parfois arrivé de recevoir jusqu'à trois lettres de Jules au cours de la même semaine. Écrire était pour lui une nécessité quotidienne. Avec bien souvent un soin particulièrement attentif  pour la calligraphie. Encre noire et plume Sergent major (Ce fut là le seul grade dont il me parla avec estime !)  Par amour des mots, sans doute; mais aussi avec la volonté -me semble-t-il- de redonner ainsi à chacun d'eux en le magnifiant sa charge primitive d'émotion, d'indignation, de colère …ou de légèreté.                                                                          

Jules n'aurait ainsi jamais pu écrire avec un traitement de texte !

Essayez donc d'incorporer dans les marges les bonhommes en cravate, les malabars, les gueules, les fonctionnaires sauf le respect que je vous dois et autres figures ou graphismes singuliers, les trucs et les choses de son iconographie personnelle dont il truffait ses missives et qui dès le premier regard en donnaient le ton. Évidemment impossible !

Comme le sculpteur façonne sa glaise, Jules aimait modeler ses mots. C'était un manuel.

Jules habitait à La Motte, commune de Chemellier, non loin du cours buissonnier de la Loire. La modeste demeure où il vivait avec sa Jeanne, ils l'avaient appelée Baumugnes. Une maison de poète …que jouxtaient de vastes caves troglodytes en tuffeau à l'intérieur desquelles il avait gravé dans la roche tendre des phrases d'écrivains, d'artistes, de révoltés. Les mots, les mots toujours.

Il me parlait ainsi régulièrement de ses lectures et de ses relectures préférées, fréquemment nocturnes, quand le sommeil le fuyait.

« Je relis très souvent la nuit », me confiait-il.                                                                

En commençant par Calaferte, celui qu'il admirait probablement le plus : « Un écrivain comme je les aime »

(1) Giono évidemment : « Je relis souvent Un de Baumugnes » m'indiqua-t-il un jour …mais en plusieurs occasions il me cita aussi Deux cavaliers de l'orage et Noé et, au verso de nombreuses enveloppes, il inscrira maintes fois, de sa plus belle écriture,  à mon intention …comme à celle de ses amis facteurs sans doute, cette phrase de Refus d'obéissance qui  recouvrait ses propres convictions :

              « L'homme n'est la matière première que de sa propre vie - Jean Giono  »  

                                                                  *  *  *

Observateur fervent du quotidien il avait la passion des Journaux: celui de  Léautaud en tout premier lieu (le Journal littéraire), mais aussi ceux de Matthieu Galey et Jean-René Huguenin (dont il recopia cette observation dans laquelle il retrouvait sans doute une part de sa démarche: « L'essentiel est d'écrire, écrire. Écrire jusqu'à ce que la pêche soit bonne »)  Céline (« Un très grand poète tragique ») et Simenon (après réception d'une bibliographie que lui avait adressée un ami, il me déclara : «  Je vais arriver à savoir si je possède tous les Maigret ! ») Poulaille bien sûr, le père de la Littérature prolétarienne, qui avait publié Jules dans la revue Maintenant (dont il m'assurait avoir « précieusement conservé tous les numéros »)  et Le cours d'une vie de Lecoin, bien entendu (« Ce que peut faire un seul homme, un homme seul ! »)     

Bien d'autres encore, de Hugo (Choses vues) à Badinter (L'exécution, « Un livre courageux, les larmes viennent  ») en passant par Gide, Clavel, Bazin et Cavanna et Bourdieu, et puis… et puis « son » Baudelaire enfin ! 

Des livres que lui procuraient pour certains des amis et, parmi ceux-là, son voisin Gilles Rosière, celui que dans ses lettres, en renforçant le s, il nommait avec malice « l'ancien libraire d'anciens » .                                                                                                                                                                             

Jules était depuis toujours et pour toujours solidement ancré (encréau cœur des mots.

La mort des amantsLa mort des amants - Charles Baudelaire  (Texte gravé dans la pierre par Jules Mougin sur un des murs de ses troglodytes à Chemellier) Photo G. A.

Ce qui le faisait immédiatement réagir, monter la voix et brandir le poing, ou souligner les phrases sur le papier d'un trait rageur, l'actualité du monde lui en donnant bien trop communément l'occasion; ce dont il consignait qu'il s'agissait de « la plus dégueulasse de toutes les choses » et qui était, disait-il, « son seul ennemi  » : c'était la guerre ! Le lugubre abattoir mécanique de l'espèce humaine, au service des états et de leurs prétendus raisons.

                         « S'il y a quelque chose qui marche bien, c'est la guerre…

                           Ça marche partout dans le monde, l'ordure.

       Quand on fait des bombes, des grenades, du fil de fer barbelé, on n'est pas au chômage ! Non !

                          À tous les coups elle gagne, la guerre… »

Il méprisait ainsi et à jamais les marchands de canons, de fausse gloire et de bannières militaires préférant

                            « …rêv(er) d'un monde sans assassins, le monde des poètes et des jardiniers,

                              avec le même Soleil pour tous. »

Et il n'y avait pas le moindre risque de mièvrerie dans cette espérance car il accompagnait son envoi d'une brochure reproduisant les photos de quelques gueules-cassées qui ne permettaient pas de se tromper de registre !

Mais dès la lettre suivante soufflait un vent léger, les myosotis et le chèvrefeuillela mésange et les écureuils. C'était - saisi au petit matin dans son jardin de La Motte - le tableau d'un âge d'or instantané, à immédiate portée de main, qu'il dessinait sur le papier.

                                                                 *  *  *

Jules manifestera d'ailleurs dans cette quête d'une vie heureuse une constance inébranlable. Son premier livre, paru chez Debresse, en 1938, s'intitulait A la recherche du bonheur. Plus de soixante ans plus tard, à presque quatre-vingt-dix ans, il m'adressa un jour, à pleine page, la déclaration d'intention suivante:

                                        « S'il le fallait, je volerais du Bonheur ! »

Ce Soleil bienheureux (Jules écrira toujours ce mot avec une majuscule)  il l'avait longtemps côtoyé alors que dans les années 40,  puis 50, il était facteur rural au Revest des Brousses.                                                             

Il se remémorait avec joie « le bureau de poste au milieu de la colline. Banon là-haut. Manosque pas loin… » et une autre fois «  Le Gubian (que tu évoquais hier !) Jeanne et son vélomoteur ! Ses élèves ! Le bleu du ciel. Une tranche de vie. Un très gros morceau de bonheur. »

Parmi ses complices d'alors il y avait les deux Lucien. Lucien Henry, le brocanteur inspiré, l'ami  de Forcalquier, chez qui Jules par fantaisie - et à son insu - avait un jour écrit au-dessus d'un cor : « à appartenu à Jean Giono »…favorisant ainsi une vente quasi immédiate de l'encombrant instrument !              

Et Lucien Jacques, le peintre-poète de Montjustin, qui lui avait fait découvrir Giono en 1937, en lui adressant un exemplaire d'Un de Baumugnes … ce qui n'était, on peut en juger, pas resté sans conséquences pour Jules ! 

Lequel, incidemment, devint ainsi  à l'époque un très proche abonné des Cahiers de l'Artisan.

                                                              *   *   *

Parfois c'était un simple emboîtage de camembert qui arrivait dans ma boîte aux lettres. Avec une tête dessinée, accompagnée d'une apostrophe allègre :

                          « Qui a dit: je sèmerai du bonheur pour sauver le monde ? »

et, sur l'autre face, son fameux  Merci Facteur !  à côté de l'adresse. Lumineux sésame qui faisait que tous ses copains de la Poste prenaient le plus grand soin de ses envois les moins réglementaires. Le tout timbré sur la tranche !

Comment imaginer que ce jeune homme espiègle pouvait avoir à peu près le double de mon âge ? Il avait beau chaque 10 mars poser sur le papier une opération en colonnes, je n'y croyais guère…

Car nous avons ainsi échangé des lettres et des mots pendant plusieurs années avant de songer à nous voir. La première rencontre eut lieu dans "le Sud ", chez Jean son fils. Passés les premiers instants où il le traficota bien un peu, ce jour-là son sonotone se révéla parfaitement inutile - nous étions sur la même longueur d'onde - et nous pûmes tout à loisir poursuivre à l'oral notre conversation écrite.

En partant je vis longtemps dans le rétroviseur son poing levé qui m'accompagnait …

Jules Mougin -Photo Joseph Trechniewski bisPhoto: Joseph Trechniewski     (droits réservés)      

Puis, le temps fuyant, celle qu'il appelait la vieillite, longtemps repoussée, avait fini par creuser ses sombres chausse-trappes à l'entour de Baumugnes.

Le 3 novembre 2003 je reçus quelques tristes mots sans voix :  Jeanne…  Elle n'est plus.    (2)

Dans la lettre suivante il ajoutait:  Je serai avec elle, dans la même tombe. Aux Verchers-sur-Layon.

Il y a quelques semaines maintenant, par un autre mois de novembre, Jules s'en est allé retrouver Jeanne dans ce petit coin du Maine et Loire.  Un lieu que j'imagine volontiers propice aux haies de chèvrefeuille,  aux tapis de myosotis et aux nids enchantés des mésanges…

Jules,  je te salue, à mon tour le poing levé; du réal des Arlens dont tu aimais -je sais- écrire le nom.

 

Gérard Allibert

le 10 mars 2011

                                                       *   *   *

PS : Serge Fiorio qui connaissait mon amitié pour le vieux Facteur, et mon attirance pour quelques mystérieux petits trésors de papier, m'avait offert, un vrai beau jour, l'exemplaire de Magma que Jules lui avait dédicacé :

 

                                             À Serge Fiorio,

                                            La droiture entre Ciel et Terre !

                                            Les étoiles, la lumière, les couleurs ! La Paix !            

(3)

me disant, pour tenter de dissimuler un peu sa générosité, qu'il le plaçait ainsi en de bonnes mains. 

Je vois ses yeux qui pétillent et j'entends sa voix qui chante tout au petit bonheur de faire plaisir.

Je pense  à un poème ancien…

                                                 Comme si j'avais la Paix

                                                     dans mon cœur

                                              j'ai tapissé le bureau avec une étoffe

                                                          claire

                                               et j'ai placé dessus

                                               l'image de mon pays,

                                               peinte, o la belle image

                                               par Serge Fiorio, de Montjustin.

                                               Comme si j'avais la Paix

                                               Dans mon cœur

                                               J'ai mis de la lumière

                                                          Au bureau d'Écouflant.

                                                                                                

                                                                          Jules  Mougin (1960)    (4)

 

Serge. Jules.  Dans l'atelier du peintre, tout en haut de l'étroit escalier qui tourne, le premier rayon de Soleil du petit matin éclaire un tableau des Quatre- saisons posé sur le chevalet, face à la fenêtre, et qui est encore en train de sécher. Un facteur à bicyclette, la sacoche pleine de rêves,  y parcourt le chemin des collines.  Le printemps va arriver...

Jules Mougin SERGEPhoto de Jules Mougin en 1960, dans "143 poèmes, lettres, et cartes postales" avec envoi à Serge Fiorio, daté d'Écouflant où Jules se trouve alors en poste.

1) Un jour, Jules m'adressa la copie manuelle sur une page entière d'un extrait de  Droit de cité de Louis Calaferte.  [Atterrantes conneries verbales qu'a pu déchaîner chez des personnes apparemment censées cette boucherie dégueulasse que fut la guerre de 1914.Soldat écrivant à sa fiancée qu'il attend fébrilement l'instant où il sera commandé "d'attaquer à la baïonnette pour la France et ses mamans !  (…) Quand on pense que parmi ces excités il y avait un Péguy- L'esprit dérape] Et il contresigna cette copie de … 2 empreintes de son pouce gauche ! C'est dire s'il se reconnaissait dans ces phrases.      

Louis Calaferte - Droit de cité - Éditions Manya  1992 (page 124)

2) Jeanne, née Choiseau, est décédée  le 1er novembre 2003. Quelques temps plus tard Jules m'adressait le numéro de mars 2004 de L'union pacifiste qui lui rendait un juste hommage. À côté d'un poème qu'il avait écrit pour elle, l'article rappelait que jeune institutrice elle avait refusé de faire chanter la Marseillaise  à ses élèves puis, contrainte par sa hiérarchie, elle leur fera remplacer les « aux armes citoyens »  par des  « la, la, la »  le jour de la distribution des prix de 1934. Elle avait alors 20 ans. Mutée d'office elle rencontrera puis épousera Jules 2 ans plus tard. Lequel plus d'un demi-siècle après entérinera définitivement cette résolution commune en m'écrivant :                           

                                 Je ne chante ni la Madelon, ni la Marseillaise !    

 3) Magma - Textes et Dessins de Jules Mougin en fac-simile. Maquette Claude Billon.

                             Tirage hors commerce à 175 exemplaires - Metz 1985

 4) Ce poème est tiré de 143 poèmes, lettres, et cartes postales achevé d'imprimé le 1er mai 1960. Ce livre, à l'étoile de cuivre  (celle qui trônait sur le i de Mougin …et qui aujourd'hui brille au firmament du Revest) ce livre "fait pour donner au moins l'envie de danser à toutes les rombières de la terre" est pour moi à la fois le plus beau recueil de textes de Jules, la plus belle maquette d'Odette Ducarre et la plus belle publication de Robert Morel.  Tiré à 3500 exemplaires et bien que devenu fort rare, il se trouve encore parfois…

Jules Mougin a été publié par Robert Morel, Pierre-André Benoît, Jean Vodaine, Pierre Seghers, René Debresse, Pierre-André Benoît et Philippe Marchal entres autres..., et dans de multiple revues, de 1938 à nos jours.

En 2005, à l'égide de son vieil ami Claude Billon, poète et facteur également, la médiathèque de Pontiffroy (Metz) a publié un superbe catalogue intitulé Bien des choses du facteur regroupant biographie, bibliographie et une admirable iconographie, le tout accompagné de textes de Jean Vodaine, Louis Calaferte, Claude Billon, Didier Delaborde et Henri Mitterand. Un livre essentiel.

S'il le fallait

 

 Quelques liens :

Notre amie Michèle Ducheny consacre deux pages à Jules Mougin dans son Giono et les peintres.

Elle l'évoque aussi dans la notice sur Louis Trabuc.

Une Haute-Provence de 1957.

Jules Mougin. Le billet de Gérard Allibert.

Pages d'écriture par Jules Mougin.

Dans les troglodytes de Jules et Jeanne Mougin.

Brochettes des jours de fête.

 Jules Mougin.

Une dédicace du facteur-poète Jules Mougin.

Une page de Jules, présentée par Gérard Allibert.