Serge a peint cette œuvre sur bois, à Taninges, en 1936. Il ne faut pas la confondre avec un autre tableau intitulé La Présentation du cheval peint bien plus tard, en 1951 ; non plus à Taninges donc, mais bien à Montjustin.

Celui dont il est question ici pourrait — Serge ne lui ayant pas donné de titre — être baptisé de celui, à mon avis sur mesure, que lui trouva Pierre-Hélen Grossi, le galeriste d'Apt, lors de l'exposition-hommage de l'été 2013 qu'il consacra à Serge : La Cérémonie du cheval.

J'ai cru cela, mais finalement j'apprends — rédigeant mon article — que c'est son actuel propriétaire qui le baptisa ainsi !  Errare humanum est ! Rendons donc à César...

 

Célébration virtuel-allégée

Le peintre offrit ce tableau à son parent Jean Giono à qui il avait tout de suite tapé dans l'œil et qui, selon les mots mêmes de Serge, "partit en sifflant, le tableau sous le bras" par le col de Châtillon pour aller à Cluses prendre son autobus ou son train de retour sur Manosque.

Cela est véridique, sauf que Giono, tout le long de la route, a du très certainement porter le tableau à la main : celui-ci est bien trop grand et bien trop lourd pour être transporté aussi simplement et facilement qu'une prosaïque baguette de pain. 

On ne sait combien de temps Giono le conserva auprès de lui dans son bureau à Manosque ; en tous cas jusqu'à ce qu'un beau jour il en fit cadeau au directeur commercial de chez Gallimard, un certain Louis-Daniel Hirsch. L'œuvre refit surface récemment dans une vente aux enchères, à Chateaudun, et il est très heureux que ce soit un proche ami de Serge qui en soit désormais aujourd'hui l'heureux propriétaire. 

L'on se croirait devant le rideau de scène d'une pièce de théâtre muette dont les personnages représentés seraient à la fois les acteurs et les spectateurs, le cheval en étant bien plus que le principal personnage : le héros mythique. La bête est sculpturale, très plastique, comme le sont les chevaux de trait qu'a toujours énormément admiré Serge en dehors de ceux des manèges ! Il en représentera souvent de beaux spécimens en train de travailler dans des gouaches réalisées pendant la guerre au cours de sa vie paysanne à la ferme du Vallon.

Le lieu est quasiment désert, comme celui d'un plateau d'altitude seulement situé entre terre et ciel, d'une halte improbable. La queue du cheval est coupée courte ou attachée tressée comme il était autrefois coutume de le pratiquer sur ce genre d'animal à l'occasion d'une foire ou d'une fête. Idem pour la crinière dont visiblement on a pris soin. Beaucoup des personnages sont, sinon identiques, du moins ressemblants et comme peints en écho les uns aux autres de part et d'autre de la très mystérieuse femme en bleu dont, ne la voyant que de dos, on ne peut rien savoir. C'est elle, à n'en pas douter, la maîtresse de cérémonie, la Pythie, la prêtresse. Les autres y assistent seulement, y compris la femme qui tient un fouet à la main mais aujourd'hui ne s'en sert pas : il s'agit d'autre chose que d'un dressage et ce qui se joue là se situe visiblement sur un autre plan, symbolique, plus en rapport avec des forces primitives de la nature, religieuses peut-être. On peut penser à la cérémonie totémiste d'un clan où l'animal est vénéré comme incarnant une divinité protectrice. Ici un clan de femmes, matriarcal, car il n'y a pas d'hommes présents : les personnages masculins sont apparemment encore tous des enfants ; un seul étant peut-être adolescent. Deux d'entre eux, flanquant la femme en bleu dans sa robe en forme de fleur de campanule, semblent être jumeaux, pour corser l'affaire. La femme en vert sombre sur la droite est dans l'attitude d'une Vierge à l'Enfant mais ses bras sont vides, fermés sur elle-même. Celle qui lui fait écho sur la gauche tient, elle, par contre un petit bouquet de fleurs blanches. Que signifient tout ça, tous ces gestes variés, toutes ces attitudes si différentes et voulus tels et telles par le peintre d'un personnage à l'autre ?

                     Ci-dessous : La Présentation du cheval. 1951.

Présentation du cheval Allibert I- bis

PS : communication de François Mangin-Sintès à propos de ces deux œuvres.

Bonjour,

Comme tu peux t'en douter, je te communiquerai à mon tour mes impressions sur cette Cérémonie somme toute insondable tant le mystère qu'elle dégage est immense. Mais nous finirons bien par en extraire quelques subtilités.

Je connaissais cette autre Présentation du cheval que tu m'adresses par ailleurs. Serge me l'avait montrée en photo et il m'avait expliqué de quoi il s'agissait : chaque année, au début du printemps, un maquignon venait au village et proposait ses chevaux pour les travaux (des champs essentiellement) ; chaque cheval faisait l'objet d'un tour de présentation devant les habitants qui y assistaient médusés. Au fil des ans, l'arrivée des chevaux était devenue pour eux un évènement qui égayait la monotonie de leur quotidien mais aussi un véritable jour de fête comme peuvent l'être  pour les croyants les grandes commémorations liturgiques (célébration, fête, sacrement, procession). 

Quand j'ai remis les tableaux à Grossi, ils étaient accompagnés d'une fiche descriptive. C'est moi-même qui ai attribué "Cérémonie du cheval " pour le tableau de Hirsch. Une fois de plus, nous sommes bien sur la même longueur d'onde, nous sommes d'accord,  c'est le terme qui convient le mieux : l'évènement est devenu solennel, il s'agit bien d'une cérémonie. Les femmes y sont particulièrement bien coiffées et habillées.
Si les deux tableaux traitent le même sujet, on peut dire que l'un est anecdotique (La Présentation...) l'autre religieux (La Cérémonie...).

Je réponds maintenant brièvement à ta remarque pertinente et néanmoins interrogative sur l'absence d'hommes dans La Cérémonie du cheval, même si la chose demanderait un long développement.

L'homme c'est le cheval, si je puis dire ! toute l'attention des personnages est comme figée d'admiration devant l'imposante masse musculaire et la force virile du cheval. Rien à voir avec le profil élégant, tout en finesse et à l'allure apprêté de celui de La Présentation... on sent bien ici que l'atmosphère est baignée d'une intense émotion (à cause de la bête). Quelle meilleure indication, Serge ne nous donne-t-il pas en habillant d'un bleu totalement irréel, d'une intensité inouie qui n'a d'égale que son ressenti, le personnage féminin peint de dos, face au cheval et en profonde communion avec lui ?

Il faut imaginer le cheval en minotaure.

J'ai ébauché quelques notes sur le tableau venu de Grenoble et que je ne quitte plus des yeux depuis sa spectaculaire rénovation. Je t'enverrai prochainement le texte accompagné d'une photo.

Si j'aime tant les Manèges c'est parce que je n'en ai pas ! merci donc d'illustrer mon texte d'un Manège. Là, tu lis dans mes pensées. 
As-tu remarqué que la composition en forme de ronde des Ouvriers carriers au travail est la proche parente de celle de La Cérémonie ?..jusqu'au léger retrait de celui qui creuse le trou, à l'identique avec celui de la dame à la belle robe bleue située elle aussi hors des limites du cercle.