Dans La chambre des ouvriers, ces derniers ne sont plus disposés en cercle comme sur la toile qui les représente au travail au pied du rocher de la carrière (billet du 5). Ils le sont cette fois en pyramide, ce qui permet au peintre de donner quelque profondeur de perspective à cette scène d'intérieur située dans un espace très réduit, de plus peint en largeur.

NlleChambre des ouvriers

Après les lits rudimentaires du tout premier plan qui servent de préambule à la toile, se situent face à face deux ouvriers qu'on prendrait volontiers pour des jumeaux tant leur physionomie et leur habits se ressemblent. Tous les deux ont l'esprit ailleurs, dans le livre qu'ils lisent. Ils sont comme les anges gardiens de la petite cérémonie qui se déroule dans le même temps tout de suite au-delà d'eux, autour du poêle.

L'ouvrier qui paraît être le plus âgé — homme d'expérience ! — y tourne, à l'aide du bâton adéquat, l'incontournable polenta en train de s'épaissir dans la marmite pour le prochain repas pris en commun. Le blanc de sa chemise éclaire la scène tout en le désignant comme personnage principal, ce que confirme qu'il soit ainsi placé au centre. Tous doivent effectivement attendre son feu vert pour se mettre à table. Table — simple planche sur des tréteaux de bois — que l'on distingue à peine derrière l'ouvrier le plus à gauche et sur laquelle, à y regarder de près, trône déjà un gros pain roux à côté d'une bonbonne, près d'un tapis de jeu sur lequel, sans doute, tous joueront ensuite à la morra.

Rapiécé de blanc, le torchon en train de sécher en l'air sur un fil de fer est comme leur étendard de pauvres. Aucune femme, aucun enfant, étant tous des travailleurs immigrés italiens, ayant laissé leur famille al paese pour venir en France travailler dur à en gagner le pain. 

Le peintre nous raconte tout cela comme ayant une valeur certaine, universelle parce qu'humaine, qu'il immortalise par des couleurs discrètes bien en harmonie avec l'ambiance du moment choisi comme sujet. Si Van Gogh a ses désormais célèbrissimes Mangeurs de pommes de terre, Serge a, lui ici — en attente du repas, certes — ses encore obscurs Mangeurs de polenta !

C'est le soir, à la nuit tombante, qu'on aperçoit à travers les quatre grands carreaux de la fenêtre au rideau encore ouvert. Ni lampe, ni bougie allumée ; on peut imaginer que c'est le feu du poêle qui dispense par une ouverture quelques lueurs et que le regard du peintre a fait le reste pour décrire et nous raconter à voix basse, comme à la veillée, La chambre des ouvriers.

 

En voici le dessin préparatoire auquel, dans sa toile, le peintre est resté définitivement très fidèle, sauf pour des détails sans grande importance, corrigeant également au passage quelques erreurs commises comme celle, par exemple, de la disposition d'un trop grand nombre d'objets sur la table qu'il désertifiera quelque peu pour ne pas attirer trop l'œil de ce côté. Le trait est délié, souple, agréable au regard, que l'œuvre finale n'a, par contre, pas conservé en ses moelles, étant d'expression beaucoup plus sobre, hiératique, cubiste même, dans son ensemble.

Dessin Chambre des ouvriers

 Le peintre travaillant pour son seul plaisir personnel, il n'est pas étonnant que la signature n'apparaisse nulle part, ni la date exacte.