Chaque hiver, Carnaval est de tradition chez les Jacquemards, les habitants du village de Taninges où la famille Fiorio habite de 1924 à 1940 ; le père, Emile, y ayant sédentarisé son entreprise de maçonnerie et de travaux publics en y exploitant une carrière à ciel ouvert. 

Une année, Ezio, le plus jeune frère de Serge, eut l'idée de se déguiser en bébé. De plus, petit et rond de nature, le rôle lui convenait aussi physiquement. Comptait-il ainsi exorciser quelque chose d'avoir été le petit dernier ? Deux autres compères en furent volontiers le papa et la maman en en adoptant respectivement les rôles.

Le promenant tour à tour dans une simple brouette dont on avait pris bien soin de ne pas huiler la roue grinçante, ils firent ainsi, déambulants, le tour du village et aussi sensation en s'arrêtant aux carrefours et sur les places pour le ravitaillement du " cher petit monstre " qui, entretemps, pleurait et criait tout ce qu'il savait, tant qu'il pouvait, en abondance.

Le peintre, on le voit, se laissa inspirer de tout cela très directement pour une mise en scène bien à sa façon dans laquelle, peu maternelle, la maman — gants noirs, ombrelle et chapeau à plume — y tient le biberon au nourrison tétant, le bec ainsi cloué, le regard ahuri, mais comme il se doit, emmailloté et sanglé serré. Tout cela sous l'œil d'un papa peu participatif dont la propre tasse tenue à la main est vide avec un œil ouvert au fond pour seule et unique décoration. Son petit chien, tenu au bout d'une simple ficelle, est même plus curieux que lui de l'enfant vers qui il lève la tête. Va-t-il ensuite levé la patte contre la brouette ? Mystère et boule de gomme ! La suite au tout prochain épisode ! semble suggérer le peintre avec un humour évident.

Les deux parents sont visiblement de classe sociale différente ; l'un étant une sorte de Saint-Joseph rustique en sabots et à moustache, l'autre plutôt une froide bourgeoise de la ville dont l'ombrelle, le chapeau et la plume sont les trois auréoles — ou plutôt les trois grades. Simples badauds, trois autres personnages — une sorte de Pierrot noir, une grand-mère et une vieille jeune fille — s'invitent au premier plan en renforçant le cercle autour de la vedette pour venir y admirer avec les autres regards convergents "le petit miracle" allongé dans son véhicule portant sur sa ridelle de bois l'inscription peinte : Maison d'enfants La Chopinette. Ce qui, au passage, donne à se poser tout à coup des questions sur le véritable contenu du biberon.

Le tout ayant pour rideau de scène la foule dense que l'on devine faisant la fête sur les places et dans les rues, mais surtout les façades — elles bien visibles — des maisons de Taninges dont on reconnaît en outre, ici en fond de décor, le grand clocher en forme de bulbe.

N'est-ce pas là l'envers inconsciemment (?) païen, ou même volontairement grotesque, d'une Nativité ?

Carnaval et Nativité