L'annonce, un peu partout, à grand renfort des plus modernes roulements de tambour, de la très prochaine exposition Henri Cartier-Bresson au Centre Pompidou me pousse à confier au blog-Serge une page modestement écrite à son sujet pour un ouvrage à paraître déjà entièrement rédigé, mais que je corrige encore bien souvent et bien volontiers avant de pouvoir bientôt le laisser voler tout seul de ses propres ailes.

Il s'intitule tout simplement Habemus Fiorio ! Que ceux qui ont des oreilles entendent ! sans faire de contresens de lecture : « Quelle chance ! nous avons un peintre ! nous avons Fiorio ! » C'est un peu, servie sous une autre formule, une variation du mémorable, « Bateau ! Fiorio nous comprend et nous aime ! », ce cri du cœur que Pierre Magnan fait pousser spontanément aux admirateurs les plus secrets du peintre dans son texte fort à la hauteur : Mes rencontres avec l'œuvre. 

Ah, oui, Cartier-Bresson ! j'allais déjà me perdre ailleurs, parler d'autre chose ! Voici cette page mettant, pour une fois, la pendule de ce blog à l'heure  la plus purement parisienne ! 

Mais voici déjà la photo !

Martine Franck, la dernière épouse d'HCB, elle aussi photographia Serge, le peintre dans son atelier. Nous en parlerons à la première occasion, dans un autre billet. On peut, néanmoins, d'ores et déjà en découvrir l'émouvante image en consultant l'article consacré à Serge par Gérard Allibert sur l'excellent site de la galerie Alain Paire, d'Aix-en-Provence : 

http://www.galerie-alain-paire.com/index.php?option=com_content&view=

 

HcB Bonne

Le cœur, le cerveau et l’appareil : pour être bon photographe, sinon excellent, il faut dans un même temps ajuster ces trois éléments sur une même ligne de mire ; et c’est seulement lorsqu’on y est arrivé qu’on peut en toute confiance se servir alors tout bêtement de son index pour appuyer sur le bouton.

Par contre, tout doit se passer très vite, comme en un moment d’absence et à la vitesse de la lumière !

Ce que je viens d’écrire là, il me semble tout à coup l’avoir, en fait, piqué directement à Henri Cartier-Bresson lui-même par l’écoute attentive de l’une ou l’autre de ses interviews. Si c’est le cas, d’où il est aujourd’hui, qu’il me pardonne, m’en excuse ! C’est que sa déclaration m’avait donc, en son temps, assez marqué l’esprit pour qu’elle s’y imprime, preuve peut-être bien alors de mon adhésion profonde à sa pérennité en la matière. (Sauf que je lis aujourd'hui dans une page publicitaire de Télérama pour son numéro hors-série, qu'HCB aligne, lui, « la tête, l'œil et le cœur » . Curieusement — si la citation est bonne — il ne parle pas de l'appareil !)

Il faut se rendre compte que, tout au long de son œuvre, l’art consommé d’HCB tient fortement de celui du reporter qu’il a été, n’ayant donc pas eu souvent du temps de reste pour photographier dans des situations à risques multiples et, de plus, parfois pas des moindres !

C’est pourquoi, sans doute, même flâneur dans la foule parisienne, par exemple, ou bien solitaire dans les petits sentiers et chemins de campagne autour de Montjustin, celui que Pierre Assouline, son biographe, appela à jamais pour nous « l’œil du siècle » saisissait très rapidement l’instant présent unique, le faisant sien à la volée, tirant en quelque sorte, lui aussi, «plus vite que son ombre», tout en lui imprimant pour toujours un sceau très personnel. Sa grande pratique et un métier exigeant parfaitement au point, maîtrisé, efficace, lui permettaient de s’exécuter à chaque fois sans coup férir, au coup de cœur, en virtuose.

 Je l’ai vu — tic significatif intense — clignant de l’œil sans cesse (droit ou gauche, je ne sais plus), pourtant alors sans appareil, comme si en un perpétuel réflexe natif il gardait l’œil quasiment toujours en alerte et rivé en permanence à l’objectif, pour le cas où. Cette forme de déformation professionnelle acquise trahissait bien évidemment sa façon toute personnelle d’avoir saisi, tant de fois durant toute sa vie, en des milliers de clichés originaux, ce qu’il aimait fort justement appeler « l’instant décisif ».

C’est en ce sens qu’en tout bien tout honneur, en toute honnêteté, il aurait pu faire sien aussi le mot fameux de Picasso, son ami : « Je ne cherche pas, je trouve ».

Dans le seul (et unique !) portrait qu’il fit de Serge, c’est l’ami qu’il met en avant, chez lui, de trois quarts, conversant dans une attitude familière, accessible et heureux visiblement, le visage exposé en pleine lumière et rayonnant, en miroir, une joie toute communicative. Les deux mains, elles, situées au premier plan, sont jointes en concorde et bien visibles, dans une position très caractéristique de la façon de les tenir qu’adoptait souvent Serge en signe comportemental de tacite complicité avec certaines de ses proches relations ou autres interlocuteurs de tous bords.

Cependant, derrière l’ami du photographe — dont fait foi la dédicace manuscrite à l’encre de Chine dans la marge de droite — en toile de fond fort suggestive, on reconnaît, accroché au mur, dans un demi-flou, l’émouvant bien qu’austère Portrait de mes grands-parents qui est à la fois pièce maîtresse et icône de sa peinture de haute époque — tandis que d’en face et dans son mouvement, bien rythmé par les marches, la montée d’escalier invite subliminalement à traverser la scène pour se diriger vers le minuscule atelier situé sous les toits, à l’étage supérieur : « Serge gagne encore à être connu en tant qu’artiste peintre ! »