Comme François Mangin-Sintès y invite dans son texte d'explication de la façon dont les choses se sontpassées entre lui et Serge quand il lui proposa de sacrifier au fameux Questionnaire de Proust, parlons donc des rapports de Serge avec la musique.

Ils furent des plus étroits puisqu'il la goûta intensément toute sa vie en ce qu'on peut appeler, sans exagération ni mensonge, un véritable compagnonage.

La musique lui est certainement venue avec le lait de sa mère, au sein, par la chanson ! L'Italie dont — on le sait — elle était orignaire, en est un des principaux pays de prédilection. C'était donc dans les mœurs de sa famille, de la racine à la ramille : tout le monde chantait déjà autour de lui tandis, qu'encore au berceau, il gazouillait à peine ; j'en suis sûr !

Après les berceuses, les comptines et toutes les chansons câlines de la petite enfance, il fit partie de la fanfare du village, s'y singularisant en tapant sur la grosse caisse, se défoulant, pour rigoler. C'était le temps aussi, pour lui, à Taninges, du Tango des fauvettes, de Ramona et autres tubes de l'époque que tout un chacun avait évidemment toujours en tête, sinon à la bouche en toutes circonstances. " Dans l'insouciant enthousiasme de notre jeunesse, nous n'avions pas de discernement : du moment qu'on chantait ! " Plus tard, l'harmonica le tenta un temps, le soir, assis en tailleur sous le grand pin de la ferme, pendant la guerre, dans le Tarn-et-Garonne ; mais jamais il ne sut jouer d'aucun instrument : " Même pas du bon vieux sifflet de gendarme ! La flûte de Pan lui serait allée mieux, je trouve !

Ce furent les chansons traditionnelles italiennes ou celles, plus typiquement piémontaises, qui, entonnées dès la sortie de l'adolescence, en chœur avec les ouvriers de la carrière paternelle ou accompagnant aussi bien les travaux du jardin, les fêtes fixes ou mobiles, que les veillées, avaient fini par prendre chez lui une grande place, tout en créant un riche répertoire dans lequel il put à son grand plaisir piocher à l'envi, autant qu'il le voulait, tout le restant de sa vie.

Les ouvriers au repos chantant et Le chanteur

 En haut : Le chanteur. Peinture sur bois, 1956.

Dessous : Serge au presbytère de Montjustin devant Les ouvriers au repos chantant. Peinture sur bois, 81X100, 1950.

 Revue de Marseille

Il fit la couverture de la revue municipale de Marseille avec la reproduction d'une toile illustrant, sous forme de Carnaval (avec fusil pour descendre en plein vol les canards !) les chansons de rues, comme elles s'y chantaient autrefois. Il illustra aussi pour l'éditeur Max Fourny (La chanson tradionnelle et les naïfs — texte de Roger Blanchard, 1975) une belle chanson populaire italienne dont voici les paroles :

Il cacciatore del bosco

Il cacciatore del bosco vide la pastorella,
e l'era tanto bella ma tanto bella,
il cacciatore si innamorò;
e l'era tanto bella ma tanto bella,
il cacciatore si innamorò.
La prese per la mano e la condusse sul lieve,
e presa dalla gioia e dal piacere,
la bella figlia si addormentò;
e presa dalla gioia e dal piacere,
la bella figlia si addormentò.
Mentre la bella dormiva, il cacciatore vegliava,
pregava gli uccelletti che non cantassero
perché la bella potesse dormir,
pregava gli uccelletti che non cantassero
perché la bella potesse dormir.

 Mais la chanson est à la musique ce que le dessin est à la peinture.

C'est Giono, je crois, qui l'entraîna plus loin et plus haut, en lui transmettant son goût immodéré de la grande musique. Cela, souvent lors de séjours chez lui à Manosque, allant ensemble, disque sous le bras, chez une tante ou une vieille cousine de l'écrivain habitant sous l'ancienne poste et possédant un grammophone à pavillon : "Viens avec moi, lui disait-il, gourmand, j'ai là un musicien de tout premier ordre, on va s'écouter ça tous les trois ensemble, dans un fauteuil, en sirotant quelque chose ; crois-moi, ce sera royal ! "

Le terrain étant propice par nature, la graine semée y germa aussitôt et leva tout de suite une tige verte. Serge alla, comme tout novice dans ce domaine, de découvertes en émerveillements, s'imprégant à mesure : "Mozart pour la joie entière, Bach pour la densité et la profondeur, Monteverdi, lui, pour m'ouvrir tout simplement l'esprit aux dimensions de l'univers ! ". 

Maintenant, chers lecteurs, la suite au prochain épisode...

 Aldo Guitare

 Aldo,lui —le frère aîné — jouait de la guitare.