A la mort de Serge un journaliste titra sa manchette, en première page de La Provence : "Serge Fiorio est parti rejoindre ses amis René Char, Henri Cartier-Bresson, Lucien Jacques..." Ce titre racoleur me fit bondir ! et je sais que je ne fus pas le seul !

Serge n'a jamais rencontré une seule fois René Char, il ne se sont jamais serré une seule fois la patte, ni la pince, encore moins tapé de la main sur l'épaule. Je l'avais interrogé et il m'avait répondu : " C'est quand nous nous sommes installés ici, à Montjustin, que j'ai commencé à entendre parler de lui par des gens du pays chez qui le Capitaine Alexandre avait laissé un très grand souvenir. Nous, nous avions passé la guerre et fait de la résistance, sans armes comme tu sais, à la ferme du Vallon, dans le Tarn-et-Garonne. A cette époque-là, comme tu le sais aussi, René Char était à Céreste mais, à notre arrivée ici, il était déjà parti."

Admiratif en toute connaissance de cause du courage de Char agissant au milieu de la même cruelle tempête que lui et les siens traversèrent au Vallon, Serge ne l'était pas, par contre, de son œuvre poétique. Il faut dire qu'il ne goûtait bien la poésie qu'en action, si je puis écrire ; les vers, rimés ou pas, les poèmes en prose, ne le touchaient guère, fussent-ils des plus grands. Et il le reconnaissait lui-même, désolé : " Lu par quelqu'un d'autre ça passe mieux ".

Mais la poésie d'une promenade en forêt, d'une vie, d'un marché,  celle d'une chanson ou d'un moment de fête, lui allait, elle, en direct, tout droit au cœur où il la gardait alors bien au chaud, en réserve, pour en nourrir un peu chaque jour sa peinture dont elle était la nourriture préférée, essentielle.

Une exception, cependant, celle qui confirme la règle, comme on dit : l'œuvre, toute entière, de son amie Lucienne Desnoues dans laquelle — tout comme lui dans la sienne de peintre — elle y valorise et y enchante le familier, le quotidien, agrandissant ainsi la vie jusqu'à ses dimensions sacrées !

De l'une des quatre fenêtres de son atelier-vigie sous les toits, l'on distinguait bien, vers l'ouest, isolé dans le fond de la vallée de l'Aiguebelle, un bâtiment rectangulaire : "Là, tu vois, c'est la Renardière de Maître Roux, le notaire de Céreste ami de René Char. Nous irons nous y promener un jour. C'est là que le poète-résistant avait caché dans un mur, en attente de son retour, le manuscrit de ses célèbres Feuillets d'Hypnos." 

Cela, juste quelques jours avant, où — à bord d'un petit Lysander décollant du terrain de Lagarde d'Apt dans la nuit du 11 au 12 juillet 44 — Char devait s'envoler vers Alger pour une nouvelle mission que lui confèraient à la fois son audace légendaire et son sens inné de l'organisation : la direction de la villa Scotto, centre des Misssions parachutées pour la préparation du débarquement en Provence.

Dans les années qui suivirent l'Occupation, Char ne vint jamais sonner à la porte de Serge. Néanmoins, a-t-il connu par la suite, son oeuvre ? Il est pratiquement impossible qu'il n'ait pas, à défaut du peintre lui-même, rencontré quelques toiles accrochées en bonne place, ici ou là, chez des connaissances ou des amis ; surtout par ici, en Provence où elles ne sont pas rares du tout. Char lui-même n'en a rien dit, rien écrit, et nul biographe, non plus. Après tout, c'est peut-être le cas, cette peinture pouvait bien lui être inutile ou indifférente : quand elles ne trouvent pas de sens suffisant entre les personnes, les rencontres se font capricieuses ou même ne se font pas.